La mort de Tsug-Tsug

Tsug-Tsug était notre petite chatte noire âgée de 21 ans. Depuis plusieurs mois, elle dépérissait et, malgré un appétit vorace, était devenue étique. On pouvait compter ses vertèbres quand le doigt glissait sur son échine. Mardi matin, Françoise, comme chaque jour, descendit la chercher dans la buanderie pour lui donner son repas. Tsug-Tsug se précipita mais retomba sur le côté.

  • Je la conduis chez le vétérinaire ? me demanda Françoise.
  • Non, lui répondis-je. Elle va mourir avec nous.

Françoise la prit dans son giron, lui fit sa toilette et lui éclaircit les yeux avec un papier humide. Tsug-Tsug nous regarda avec un regard perdu, éperdu. Nous la prîmes en photo. Françoise disposa un petit tapis sur l’embase de la desserte, la coucha dessus, doucement, et lui humecta la bouche. La matinée s’écoula.

  • Je pars à Dieulefit, m’annonça Françoise. Tu as à manger dans le réfrigérateur. Fais bien attention à Tsug-Tsug. Surtout, donne lui bien à boire. Je reviens vers 3 h.

Je montai à mon bureau et descendis de temps en temps. Une fois, Tsug-Tsug avait glissé de sa couche et s’était retrouvée sur la pierre. Je lui massai le dos et la remis en place. La cloche de l’église sonna une heure. Je préparai mon pique-nique et m’assis face à la fenêtre. Devant moi, s’étendaient, en plans successifs, le toit de l’atelier, le platane, le jardin, le sapin et le champ de vignes. Je mangeai tranquillement quand tout-à-coup le silence fut transpercé par un cri. Je me retournai et vis que la tête de la petite chatte avait roulé sur le côté et qu’elle tendait ses mâchoire disjointes vers le plafond. Je m’approchai d’elle, la consolai, remis sa tête en place, lui caressai le ventre et lui dis :

  • Repose toi, ma chérie, ton petit cœur bat encore.

Je voyais ses poils frémir. Une puce promenait sa coquille dorée dans l’encolure de la minette et une mouche tournoyait mais, serein, je remontai à mon bureau. Une porte claqua. Quelques secondes s’écoulèrent et je vis paraître Françoise dans l’entrebaîllement de la porte.

  • Tsug-Tsug est morte, me dit-elle.
  • Tu es sûre ? Je suis monté il y a cinq minutes et elle allait bien, répondis-je.

Nous descendîmes ensemble nous pencher sur Tsug-Tsug. Je notai que son corps s’était refroidi. Je n’objectai plus. Françoise l’enveloppa dans un oreiller blanc et nous décidâmes  de l’enterrer le soir même. Je partis chercher pioche et bêche et creusai un trou près du sapin. L’arbre est laid mais son ombre abrite cyclamens et violettes. Ce jour avait été très chaud et la nuit d’avril était douce. Françoise tenait Tsug-Tsug dans ses bras. Elle ramassa des pommes de pin, une tige épineuse bordée de fleurs rouges légères et des branches de romarin. Elle hésitait à inhumer Tsug-Tsug.

  • J’ai peur qu’un chien sauvage ne la déterre, dit-elle.
  • Je vais mettre une grosse pierre par-dessus la terre.
  • Tu es sûr qu’elle est morte ?
  • Oui.

Alors, elle la coucha, la couvrit, la borda et, tels Pierrot et Colombine, nous rentrâmes à la maison.

Le lendemain, alors que la douche me pleuvait sur la tête, je sentis les filets d’eau laver une à une les fibres de ma mémoire. Le film de la mort de Tsug-Tsug se révéla et se recomposa dans sa netteté et son exactitude. Je méditai sur moi-même et pensai :

– Et si l’univers était le cri de Dieu expirant…

Bruno Autin