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La cloche de St-Blaise

C’est le vent du sud cette fois qui est devenu fou.

Albert, le front collé à la fenêtre de la chambre, entend la cloche de l’église St-Blaise virevolter sur son axe. Il ne la voit pas (la maison est mitoyenne avec l’église), il l’entend. Furieuse.

Les roses accrochées à leur treille sur le balcon partent en nuée : leurs pétales tournoient un instant, rapidement écrasés au sol par une pluie lourde et méchante. C’est comme si toute la nature se contredisait. De haut en bas. Même le chêne tricentenaire ressemble à une brindille.

Mon chêne.

– Ce n’est pas ton chêne, Albert. Il a trois cent ans.

– Béatrice, mon pragmatique amour … On dit bien « notre terre ».

Béatrice et sa sagesse. Albert l’appelle son « yogi de la garrigue ».

Le chêne d’Albert est battu par le vent, et des gouttes grosses comme des poings viennent couler le long de la vitre par grands paquets, cascades miniatures et bruyantes.

Albert pense à des joues d’enfant baignées de larmes. Il touche les siennes, ne trouve sous ses doigts arthritiques qu’une peau sèche et tannée par le soleil de Montbrison.

Ma nature.

Albert ne comprend pas, ne reconnaît plus le paysage violenté. Il est aimanté à la vitre, comme devant un film dur qu’on ne parvient pas à quitter.

Soudain, un fracas.

La porte d’en bas, pense Albert, le salon doit être inondé.

Il se retourne mollement, ses yeux s’arrêtent sur les draps froissés du lit conjugal.

Il fait très sombre, le plafonnier est éteint.

Mais quelle heure est-il ? 

La pendule de la chambre indique presque 18 h. L’air est humide, Albert se rend compte qu’il crève de froid. Il prend son gros gilet irlandais bouleversé sur le valet-muet, et le garde dans une main.

Béatrice ?

Il appuie sur l’interrupteur dans le couloir du palier, passe une manche, et crie en direction du bureau de sa femme :

– Béa ? Je descends faire du feu ! Je vais vérifier les fenêtres et les portes en bas !

Il emprunte l’escalier en enfilant l’autre manche et s’arrête, à la septième marche, pour boutonner à son aise les gros tétons de cuir qu’il passe consciencieusement dans les trous de laine.

– Albert, tu n’es pas obligé de t’arrêter de marcher parce que tu es au téléphone, c’est un portable… 

Il sourit en pensant à la suprématie de sa femme qui peut faire trois choses à la fois tout en ayant une discussion suivie, et accélère inconsciemment son boutonnage, comme un gosse qui ne veut pas se faire prendre.

En bas, la maison est plongée dans la pénombre.

Quelle horreur ces fins d’après-midi noires et froides où on a l’impression d’avoir oublié de vivre, pense-t-il.

Il appuie sur l’interrupteur du salon. Dehors, la cloche de St-Blaise continue sa chorale frénétique.

Le vent du sud est définitivement fou, se dit encore Albert.

Il s’agenouille devant la grande bouche noire de la cheminée en pierre.

C’est vraiment le seul endroit où tu te mets à genoux !

Albert ne se retourne pas. Le simple son de la voix de Béatrice suffit à lui redonner chaud. Il est moins urgent, maintenant, d’allumer le feu.

Mon amour, tu sais que le feu est le seul Dieu qui pourvoira toujours et vraiment à nos besoins.

Il s’attend à ce que Béatrice lui rétorque qu’un Dieu ne répond pas à des besoins mais écoute des prières. Il tourne maladroitement la tête pour lui sourire, les genoux en équilibre sur la tomette, mais elle a déjà disparu dans la cuisine.

Tu mets le four à chauffer ? hurle Albert qui commence à retrouver du réconfort dans l’agitation domestique du foyer.

Il n’entend plus que de loin en loin la cloche furieuse de St-Blaise. Il fait craquer le petit bois entre ses mains et le dispose savamment dans l’âtre.

Ce sont peut-être mes genoux qui craquent. 

L’arthrose, ça ne fait pas du tout rire Albert mais il reste à genoux devant le feu, comme un défi presque mystique à l’âge et aux religions consacrées : il se sent indien, animiste, totémique et éternel.

La première flammèche lèche le coin du Figaro et monte dans le conduit comme une langue follette.

La nature, ici, dans la maison, a repris ses droits. La tempête peut bien se déchaîner dehors, le feu luit ici, se dit Albert. La vie fonctionne.

Dehors, le vent du sud continue à affoler les carillons en bambous chinois et la cloche de St-Blaise ; la pluie, à battre l’herbe et soumettre les plantes.

La cloche de St-Blaise… Je crois qu’elle avait sonné autant à notre mariage, pense Albert tandis que le Figaro se rétracte et qu’une fumée âcre et noire commence à envahir le foyer.

Il tousse, et de sa main couverte de suie ajuste le petit loquet qui permet de réduire l’appel d’air au-dessus de la crémaillère.

Quelles noces ! pense-t-il encore devant les flammes qui s’étirent maintenant dans un bruit rassurant et diffus de feu qui prend.

Et quel feu, ma jeune mariée…

Il revoit Béatrice dans sa robe en dentelle blanche toute simple, avec un col Claudine et les pieds nus. Lui, genre premier-communiant sur les marches de St-Blaise, elle déjà si femme, sublimement femme qui l’embrasse avec fougue sous les pétales de rose. Elle ne voulait pas de riz. C’était la honte de jeter de la nourriture alors qu’on avait de si belles fleurs.

Une douleur sourde s’empare d’Albert qui se met en position assise, devant le feu, les genoux repliés vers le menton, entre ses bras. Ca fait du bien. Il fait chaud.

Et le banquet du mariage, juste en bas des marches de St-Blaise. 

Comme il commence à avoir faim, il se remémore avec volupté ce repas pris à midi sous le soleil pointu de Montbrison. La première fois qu’il a mangé des fleurs des champs, le vin frais de Monsieur Vertou, le fromage de chèvre, le curé qui attaque la pièce montée et fait rouler un chou plein de crème sur sa soutane… Et Béatrice à vingt ans qui dévore, mais comme une fée : elle mange beaucoup, mais on ne la voit pas manger. Albert s’interroge encore aujourd’hui sur ce prodige.

Soudain, un craquement sourd le fait sursauter. Un déchirement.

Il se lève immédiatement et pense mon chêne !
– Béatrice !?

Il passe la tête par la cuisine éteinte. Le four n’est pas allumé.

Béatrice ! appelle encore Albert.

Où est-elle ? 

Tu as entendu ?

Il hurle maintenant, monte quatre à quatre les marches jusqu’à leur chambre. Il éclaire la pièce : la fenêtre est fermée ; le chêne est là toujours, baigné d’une lumière entre chien et loup.

Sur la vitre où bat la pluie furieuse s’est collée une bandelette de tissu noir. Tandis qu’Albert s’avance, elle s’envole en vibrant, happée par le vent du sud, poussée par les lourdes gouttes de pluie. Albert colle à nouveau son front à la vitre.

La pluie est rentrée à l’intérieur, se dit-il en touchant ses joues trempées.

Il se met à pleurer doucement en regardant le chêne qui n’a pas bougé dans la tempête.

La cloche de St-Blaise continue de sonner, et sonner encore.

Albert pose son poing serré contre le carreau et pleure, en même temps que la pluie, comme brusquement réveillé d’un long songe. Le songe d’une après-midi d’été.

Cette cloche qui sonne, il le sait maintenant, c’est pour Béatrice qu’on a enterrée ce matin à St-Blaise.

Emilie Boré