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Lire Une autre mer de Claudio Magris et Montedidio d’Erri de Luca, c’est confronter sans comparer deux écrivains italiens contemporains aussi différents que possible dans leur manière d’aborder la vie et la littérature. L’un, Claudio Magris, érudit, penseur, passionné de l’Europe est originaire de Trieste; l’autre, Erri de Luca, ouvrier, camionneur, syndicaliste est né à Naples. Les deux récits sont profondément marqués par l’expérience de la guerre : l’action d’Une autre mer se déroule à partir des années précédant la Première guerre mondiale jusqu’à la fin des années cinquante. Montedidio raconte quelques mois à Naples à la fin de la Deuxième guerre mondiale.

Claudio Magris, Une autre mer

Enrico, quitte Gorizia. Il a dix-neuf ans et la tête remplie des conversations partagées avec son ami le philosophe Carlo Michelstaedter. Il part à la recherche d’une vie authentique, chargé de ses livres de philosophie antique. Il abandonne la Méditerranée, berceau de notre civilisation, “ histoire des hommes incapables de vivre persuadés que seul le moment présent est vrai, qui construisent la muraille de la rhétorique, l’organisation sociale du savoir et de la création pour se cacher à eux-même la vision et la conscience de leur vide intérieur. ” Il va jusqu’en Patagonie vivre en gaucho dans la pampa, perd tout contact avec sa patrie, perd peu à peu tout contact avec les êtres humains. Est-il libre? Est-il heureux? Carlo se suicide un jour après avoir soumis sa thèse Persuasion et Rhétorique. Vingt ans plus tard, à la veille de la Seconde guerre mondiale, Enrico rentre chez lui, comme Ulysse retournait à Ithaque. Il devient professeur de latin dans un collège de Jésuites, se marie deux fois et s’achète une maison au bord de la mer en Istrie. Il voit mourir peu à peu ses proches et ses amis. Il assiste immobile à la montée des nationalismes et à la désintégration d’une Europe qui croyait au progrès comme moteur de l’évolution de l’être humain. Il est battu dans sa maison par les Ustazi. Il s’éteint lentement. On retrouve sa femme morte au pied des escaliers. La mer, unique espoir de salvation et de liberté, scintille de mille feux.

Le livre est beau, poétique mais il est triste, pessimiste et misanthrope. Il décrit la perte des illusions des intellectuels européens pendant les premières décennies du vingtième siècle. Le contexte géographique de l’action, la province de Trieste ajoute à cette sensation: ce n’est pas seulement l’histoire d’un écrivain mais aussi celle d’un lieu. Ancien port de l’empire austro-hongrois, port ouvert sur l’Afrique, l’Asie et l’Arabie, frontière entre les pays slaves et européens, chrétiens et musulmans, terre de refuge et d’exil, lieu d’effervescence intellectuelle, Trieste perd tout à la fin de la Première guerre mondiale et perd tout à nouveau à la fin de la Seconde. C’est une ville traumatisée. Une plaque de laiton fichée dans un mur de la gare dit : “ D’ici tous les trains partirent vers les camps d’extermination nazis ”. Les fascistes croates martyrisèrent la population italienne d’Istrie et les partisans communistes de Tito précipitèrent des milliers de citoyens des falaises des Foibe…

J’aurais voulu savoir si Enrico avait vécu d’après les préceptes de Carlo :  “La persuasion est la possession immédiate de sa propre vie et de sa propre personne, la capacité de vivre pleinement l’instant, sans le sacrifier à une possibilité future qui détruit ainsi la vie dans l’espoir qu’elle se déroulera le plus vite possible. ” Enrico ne vit-il pas dans la nostalgie de ses journées d’adolescent ? N’a-t-il pas arrêté de vivre lorsqu’il a coupé les liens avec son entourage ?

Une autre mer ne serait-ce pas aussi un hymne à l’amitié, à la simplicité, à tous ceux qui ont su vivre comme Nino “dans l’amour de sa Pina et de ses deux filles, pour ses amis, et pour le plaisir d’être dans sa librairie de la Piazza Grande”, ou comme Ervino qui a compris qu’ “aimer veut dire écouter et que lire vaut mieux qu’écrire”? Un soleil éclatant brille sur la mer d’un bleu intense…

Erri de Luca, Montedidio

Montedidio, c’est le livre de la vie. Montedidio est un quartier de Naples jouxtant celui de Montecalvario. Pendant les années cinquante, l’éducation y est rare, les pères travaillent dans le port, les enfants, dès qu’ils le peuvent, cherchent un emploi. Les gens louchent car la santé publique n’existe pas. Les jeunes filles et les adolescents sont objets de désir d’adultes sans morale, mais “ sans vice, ce n’est pas un péché ”. Montedidio c’est le travail, la vie, l’amour, les omelettes de macaroni et les meilleures pizzas du monde ! C’est aussi le livre de l’appartenance, appartenance à un couple: notre héros et Maria, le père et la mère ; appartenance à un lieu, à un quartier avec un cordonnier, un charpentier, des pêcheurs, un curé ; appartenance à un microcosme aussi riche de vie, de magie et d’événements que le monde entier.

Le livre se déroule comme le rouleau de papier sur lequel il est écrit, comme un journal intime qui examine la réalité avec honnêteté : “ Pas tout ce qui grandit dans le corps est bon.(…) Ce qui est mauvais grandit aussi ”. C’est un livre qui se balance, un jeu de miroirs et de symétries : les deux adolescents, les parents, Don Raffaniè et Don Enrico, le boomerang et les ailes, l’italien et le napolitain. C’est un livre d’amour et d’amitié. C’est un livre d’initiation, un rite de passage vers l’âge adulte, vers l’autonomie et la liberté. C’est une histoire d’ailes qui permettent de prendre son envol mais aussi de revenir. Les ailes de Don Raffaniè, tumeur énorme qui le dévore, le portent vers une mort libératrice qui lui permettra de retrouver les siens. C’est un livre d’espérance : les larmes éclaircissent la vue et cracher “ permet de vider sa bouche des mots tristes ” ; la colère ne mène à rien : “ Je ne maudis pas Dieu et je ne suis pas mort. La guerre m’a lavé le coeur et les mains à la chaux. ” La mer est là-bas, au loin, pleine de navires américains où les Napolitains travaillent comme des fourmis. Du quai, on peut pêcher des poulpes qui portent des numéros et un peu plus loin des pagres de trois kilos.

Pour les deux auteurs, la langue revêt une importance capitale comme véhicule des sentiments et des idées : on utilise l’une ou l’autre suivant ce que l’on veut transmettre. Enrico se lamente de ne pas savoir le Croate pour parler aux soldats, l’allemand et le grec servent à clarifier les idées. Le Napolitain est une langue instinctive mais seul l’italien permettra une ascension sociale à Montedidio.

Et la mer dans tout ça? D’elle naquit Vénus, déesse de la beauté. Symbole de départ et d’éternel retour, la voilà qui s’éteint avec les derniers rayons du couchant…

“Dans la nuit du tombeau, toi qui m’as consolé

Rends-moi le Pausilippe et la mer d’Italie,

La fleur qui plaisait tant à mon coeur désolé

Et la treille où le pampre et la rose s’allient.”

Gérard de Nerval, Les Chimères (1854)