La Curiosité Première, c’est inventer l’Autre, un monde imaginaire comme partenaire. Et c’est ce que font les surréalistes.  Ils redécouvrent l’inauguration d’une dimension symbolique et c’est sans doute ce que j’entends dans ce que dit André Breton quand il évoque la curiosité, qu’il n’y a rien de plus radical que cette curiosité première. Les morts parlent et les surréalistes ne veulent pas que se perde la curiosité. Elle est alors le devant de tout. Elle participe de la même consistance que les formes premières qui sont sous-jacentes à toutes les formes d’expression qu’ont inventées les surréalistes par leur art, une mémoire de mouvement, de curiosité, qui donne quoi ?

Le sentiment d’exister. Et Ceci n’est pas une pipe par exemple, exprime dans la géométrie une incorporation dans l’espace d’un imaginaire subtil au profit ou pour le compte de cette curiosité première. Il y a là l’expression de quelque chose qui était en latence depuis que tant de morts ne cessaient de nous regarder. Ce quelque chose est l’existence d’un espace qu’il a fallu conquérir, explorer, un accomplissement d’un destin, un mouvement de fugue. Les images des surréalistes sont des images créées par jeu et elle servent à exprimer l’importance de ce mouvement qui saisit celui qui regarde et il est alors poussé vers un ailleurs. Il sent le sens de la trajectoire. Elle implique que le cœur de ce mouvement, la redéfinition de l’espace et du sens, préexistait en chacun d’eux. On a affaire à des enfants qui n’ont pas échappé à l’espace maternel mais qui vont au delà de la mort.

Les surréalistes échappent à l’espace des morts et se sauvent sans se retourner. Je veux dire qu’ils vont de l’avant. C’est le début de la transgression, un moment clé  d’une réouverture sur le monde, d’une ré-interprétation du monde, non pas d’un délire, mais d’une rêverie par intérêt. Et cela coïncide avec l’impérieux besoin de la vie. Le mouvement surréaliste est une trajectoire et toute trajectoire est une chose naturelle. Le surréalisme est un mouvement qui est allé droit devant lui et, même s’il a dévié de ses lignes, son but supposé qu’est-il en définitive? Que nous laisse en héritage le surréalisme ? La curiosité primordiale et à partir d’elle, il n’y a pas de hasard. Le hasard : juste un exemple puisque le temps m’est compté.

Le hasard est élevé au rang de technique d’écriture dans les cadavre exquis. Chacun écrit à tour de rôle sans savoir ce que l’autre a écrit. Les textes rédigés à plusieurs mains – l’inconscient de l’un est censé aimanter l’inconscient de l’autre – mettent en présence des éléments du langage qui ne sont pas liés par la logique. Pour Breton, il s’agit de déchiffrer la vie comme un cryptogramme (Nadja). La vie nous parle.

Alors, que nous laisse ce surréalisme ? Son mouvement en tant qu’il est une pulsion dromique, quelques chose en mouvement, un mouvement pour se rétablir, pour que quelque chose s’équilibre. Il me semble que cet héritage est celui de la compensation, tout le symbole d’une génération. L’histoire nous regarde, les morts nous regardent, ils se battent encore aujourd’hui pour que l’on vive. Il est vrai qu’aujourd’hui, de plus en plus de gens ne savent pas ce qui s’est passé la semaine dernière tant l’information est déversée par jet continu dans un présent perpétuel. Ce surréalisme est ce mouvement qui maintient le sentiment de l’Histoire et, comme le dirait Jean Pierre Vincent, histoire des sentiments humains. Sans doute pourrions penser ce mouvement surréaliste ainsi : il est cette formidable compensation de la mort elle-même, de tous ces morts qui se battent pour que l’on vive.

Jean Philippe Kempf