Ainsi s’exprime, le 24 juin 1917, Apollinaire à la première représentation des  Mamelles de Tirésias, drame surréaliste, avant de devenir opéra-bouffe en1947, auquel il assiste en compagnie d’André Breton avec lequel il correspond depuis plusieurs années. L’argument est de Jean Cocteau, le rideau de scène de Pablo Picasso et la musique d’Erik Satie.

Le mot est né qui donnera son nom au mouvement surréaliste, aux manifestations surréalistes, dont le grand ordonnateur – ce mot même étant un contre sens puisque le surréalisme est le contraire de l’ordre – est André Breton. On voit déjà que le surréalisme existait depuis un certain temps : Apollinaire donc et bien sûr Arthur Rimbaud dans la deuxième partie de son œuvre, Alfred Jarry, Lautréamont, Henri Michaux sont déjà surréalistes sans en revendiquer le nom et, même s’il est classique de dire que le surréalisme s’éteint avec la mort d’André Breton en 1966, le surréalisme perdure lorsque la littérature et les arts s’emploient à détruire un ordre établi coercitif, une guerre en gestation, une autorité abusive.

En 68 par exemple, Sous les pavés la Plage en est une belle illustration et le Léger et vif comme un flic assommant un ouvrier de Benjamin Péret reste d’actualité. Aux Etats-Unis, le mouvement hippie en est une prolongation lorsqu’il s’oppose à la guerre au Vietnam en bloquant les voies d’accès au port d’Oakland et en refusant de payer les impôts qui la financent. Le petit livre rouge de Jerry Rubins Do it et l’écriture sur les murs de l’université en lettres énormes : « I feeel, therefore I am » sont dans le même sillage. Sous la plume des poètes et le pinceau des peintres qui, refusant de se plier aux règles d’une école, innovent, cassent au besoin, revendiquent le droit d’inventer hors des sentiers battus, le surréalisme vit encore.

En 1918, dans l’Allemagne dévastée par la première guerre mondiale, le mouvement dada avec, à sa tête, le jeune poète roumain Tristan Tzara, fait entendre sa voix, sa révolte et développe un mouvement contestataire et violent contre l’ordre établi, contre la guerre, faillite d’une civilisation, et les gouvernements qui ne savent que proposer une guerre mondiale tous les vingt ans pour remédier aux crises récurrentes. Toujours d’actualité ou à peu près, n’est-ce pas?

Parallèlement aux surréalistes, ils font l’apologie du Désir et l’éloge de la folie. Le Désir, en effet, est un concept cher aux surréalistes qui ont découvert, grâce à André Breton qui lui rend visite à Vienne, Sigmund Freud, la psychanalyse, les richesses insondables de l’inconscient, qu’ils vont exploiter à travers divers moyens : écriture automatique , rêves éveillés, etc.

« J’ai fait le mouvement dada disait le dadaïste, j’ai fait le mouvement dada et, en effet, il l’avait fait »

André Breton et autour de lui les surréalistes: Eluard, Philippe Soupault, Jacques Vaché, Benjamin Péret pour ne citer qu’eux – autant de personnalités différentes qui mériteraient qu’on s’attarde sur chacune d’entre elles – rompent avec les dadaïstes qu’ils trouvent trop violents, trop radicaux dans leur manière d’être, inconditionnellement contre TOUT et qui, finalement, n’apportent rien de nouveau. Il faut pourtant noter que ce qui les liait demeure: une haine inconditionnelle contre la guerre à laquelle ils tenteront d’échapper en 40 pour fuir aux Etats Unis. Ils avaient pour la plupart 20 ans en 1914, et, si Apollinaire avait pu trouver au front beauté et poésie dans l’éclatement des obus, il n’en reste pas moins qu’il y fut gravement blessé. La première manifestation alliant surréalistes et dadaistes avait eu lieu à Paris en 1919.

« Avec le mauvais goût qui les caractérise ils ont cette fois fait appel au ressort de l’épouvante. André Breton croquait des allumettes, Ribemont-Dessaignes criait à chaque instant : « Il pleut sur un Crâne », Aragon miaulait, Philippe Soupault jouait à cache-cache avec Tzara, Benjamin Péret et Charchoune se serraient la main à chaque instant, tandis qu’à l’entrée, Jacques Rigaut comptait à voix haute les automobiles et les perles des visiteuses … »

La première revue surréaliste paraît la même année 1919. Le premier manifeste de 1924 est un hommage à Apollinaire qui venait de mourir. « Nous désignâmes sous le nom de surréalisme le nouveau mode d’expression que nous tenions à notre disposition : une curiosité primordiale, un automatisme psychique par lequel s’exprime le fonctionnement de la pensée en dehors de tout contrôle exercé par la raison, de toute préoccupation esthétique ou morale ». Antonin Artaud ouvre un bureau des recherches surréalistes. Les surréalistes, quant à eux se retrouvent dans des cafés, non plus dans le vieux Montmartre comme leurs précurseurs, les indomptés autour d’Alphonse Allais, mais au Passage de l’Opéra, au Café de la Source boulevard St Michel puis au Café de la Place Blanche. C’est la grande époque des Sommeils et de l’hypnose ( Desnos, Crevel ). C’est l’élan vital allant de la pensée de Bergson à la toute puissance du Désir, l’hommage au Marquis de Sade et à son anti-conformisme.

Breton écrit Les champs magnétiques et apparaît bientôt la figure de Nadja et L’Amour Fou. Max Ernst publie Au Rendez-Vous des Amis. C’est l’époque aussi des cadavres exquis, de l’écriture automatique. Il s’agit de vivre en communion parfaite avec l’essence des choses. C’est en fait la grande époque de l’émergence de l’œuvre.

En novembre 1925, première exposition surréaliste avec Hans Arp, Max Ernst, Paul Klee, Miro, Man Ray, Chirico, Picasso. 1925, c’est également la guerre du Rif à laquelle bien sûr s’opposent les Surréalistes et le mouvement prend un tour politique. Les surréalistes veulent refaire le monde en alliance avec les communistes, ils collaborent à la revue Clarté. En 1927, Breton, Aragon, Péret, Eluard adhèrent au PC mais, à son retour du congrès international des écrivains révolutionnaires à Kharkov, Aragon fait savoir par la voix de l’Humanité qu’il se désolidarise du surréalisme et va jusqu’à écrire le pamphlet Un Cadavre qui est une attaque personnelle contre Breton.

C’est une période trouble qui cependant n’exclut pas la création. Sont apparus à l’écran, Bunuel et Salvador Dali avec Un Chien andalou. Breton a publié Nadja, Eluard Capitale de la Douleur, Aragon Le Paysan de Paris, Benjamin Péret La Grande Peur, Antonin Artaud Le pèse nerfs.

1930 Dali-Bunuel, L’Age d’Or, Breton écrit, entre vie et rêves , Les Vases Communicants.

De 1933 à 1939, Skira et la revue Le Minotaure vont promouvoir Brassai, Man Ray, Michaux et Lacan. On pourrait donc imaginer une histoire du surréalisme intitulée de Freud à Lacan. Vient la guerre d’Espagne où Benjamin Péret est un des premiers à se porter volontaire tandis qu’ Eluard écrit Guernica et que Breton en appelle à la révolution russe et, en 1938, il part au Mexique où il rencontre Trotsky chez Frida Kalho et Diego Rivera. En 1938, c’est, à Paris, l’ Exposition Internationale du Surréalisme. On y découvre, entre bien d’autres, le belge Magritte, l’américain Joseph Cornell. Breton fait un discours sur l’Avenir de la Poésie : partir des mots pour explorer le monde et utiliser la toute puissance de l’humour noir.

1939-40, A nouveau la guerre ! Mais les surréalistes déclarent: « Nous ne ré-endosserons jamais l’infâme capote bleu-horizon ».

Tanguy part aus Etats Unis. Bellmer et Ernst sont hélas internés en France. André Breton, incorporé en 1940, pourra gagner Marseille et de là , via l’Espagne, les Etats-Unis où il retrouve Duchamp et parle à la radio pour France libre mais ignore Dali qui l’a précédé mais si préoccupé à se vendre et à gagner des dollars qu’il lui attribue le surnom de Avida Dollars. Il ré-écrit l’Histoire du Surréalisme , les Prolégomènes d’un troisième manifeste surréaliste que nous appelons de tous nos vœux et rencontre Elisa qui sera sa nouvelle femme et avec qui, à son retour en France en1946, il s’installera à Saint Cirq La Popie et fondera le groupe Cobra.

Dans les années 60 à Paris, Tristan Tzara invente le Lettrisme et fonde la revue Poésie nouvelle. Puis viendra 1968 avec Sous les Pavés, la plage.

L’histoire bien-sûr continue.

Françoise Autin