Étiquettes

, , , , , , ,

Café littéraire du 26 octobre 2015 : Table ronde autour d’Yves Bichet

L’assistance était si nombreuse ce soir là que nous avions dû, à notre grand regret, limiter l’accès au restaurant Le Quartier de Dieulefit où se pressait une trentaine de personnes.

Le premier thème abordé fut la poésie d’Yves Bichet à travers ses deux recueils: Le rêve de Marie et Clémence. En effet , bien qu’ils aient été publiés  après le premier roman ( La part animale, 1994 ), je pressens que c’est dans ces recueils de poésie que se trouve la pierre angulaire  de toute son œuvre … Dans Le rêve de Marie, les thèmes du sacrifice  et de la rédemption, de la maternité, de la vieillesse, de la mort sont développés avec tant de mystère ou de discrétion qu’on peine à comprendre, qu’il faut lire et relire au-delà de l’émotion première pour n’en être que plus profondément ébranlé à la troisième ou quatrième lecture.

Lacs, lagunes
glaise
gravières…
Le ventre est un galet
une embellie
une gorge d’oiseau
une plumaison

Oui, le ventre ! Le ventre rond du monde, le sexe, la hanche, autant de thèmes abordés, et les lieux sont le lit, la forêt, l’hôpital.

A l’hôpital, on y retourne dans Clémence avec la maison du crabe.

Au commencement était le crabe

Et puis, on se promène, chez nous. On va vers la source de la Lance comme si la Lance était une rivière :

ce brusque jaillissement alentour de milliers d’insectes surgis des buissons, une ovation silencieuse et dorée … 

On n’en finirait pas de citer pour se faire plaisir, écouter la musique, tenter de deviner.
Yves nous parle du trésor que, maçon, il cachait dans chaque maison. Il nous dit aussi que de la poésie, il en écrira encore et qu’il tâchera d’être moins obscur mais moi, je crois que la poésie c’est le trésor qu’il cache dans chacun de ses romans.

Le livre dont on parle ensuite, Les Terres Froides ( Fayard, 2000 ), est encore poésie. Il faudrait plus d’une heure pour en évoquer les thèmes. Je me limiterai aux chasseurs de serpents, monstres balafrés et redoutables, indissociables pourtant des prairies de violettes, du reposoir de Sainte Apollonie et du petit frère-ange blond. On vogue sur les flots de pétales des rogations. On se grise des descentes à bicyclette avec les Merchich. On se fracasse le cœur à la mort odieuse et hideuse d’Antoine. On veut croire au coup de foudre tout en se disant : fiction ou pas fiction?
A la nuit tombante, en plein rendez-vous amoureux, on s’en va gratter le crâne d’un chevalier enterré tout droit debout au bord du lac et, de cette fameuse histoire des chevaliers paysans du lac de Paladru, on arrive au dernier chapitre qui a pour titre: le Ventre !

Mais il est grand temps d’aborder le livre qui a fait connaître Yves Bichet en tant qu’écrivain puis scénariste: La Part Animale. J’aurais aimé qu’ici quelqu’un d’autre que moi prenne le relai. Si la première lecture du livre, éclairée par le film qui fut tourné quelques années plus tard, m’a aidée à entrer dans le monde de la vie quotidienne en milieu agricole, elle m’a aussi désorientée. Le film se passe en effet en Ardèche et non pas dans la Drôme provençale et découvrir que ce monde est non pas au-delà du Rhône mais à ma porte me heurte davantage et, plus encore, quand je découvre que l’incroyable boulangère que je croyais surgie d’un village oublié est celle chez qui parfois je vais chercher mon pain. Enfin, la douce partie du film concernant la très charmante femme du narrateur et de leur enfant est, dans le roman, réduite à une peau de chagrin.
Il reste à affronter la réalité du roman dans des scènes magnifiques. Je pense en particulier à l’incendie du poulailler, digne des plus grandes scènes de bataille de Guerre et Paix, au côté sordide aussi de la vie quotidienne dans ces élevages de volailles destinées à satisfaire le goût dégénéré des consommateurs. Le tout est juxtaposé aux poèmes de Rainer Maria Rilke et nous dévoile que l’insondable, Dieu Lui-même, nous est révélé dans le regard des bêtes ou par l’entremise même de notre part animale.

Nous ne ferons qu’évoquer Le nocher, (Fayard, 2000) et Le porteur d’ombre ( Fayard, 2005).

Christine Bry nous parle de l’aventure historiographique qui a donné naissance à la trilogie : La Papesse, Chair, Le Papelet (2001-2005). Yves ajoute quel personnage fascinant fut pour un romancier cette femme entrant dans le monde fermé des hommes d’église du haut moyen-âge.

Guy Faure relate Resplandy (Seuil, 2010).

Bruno Autin intervient au sujet de L’homme qui marche ( Mercure de France, 2014 ).
On parle de verticalité, de frontière qui sépare ou qui rapproche, de chemins de traverse, de transgression. Yves souligne le défi éditorial que représentait pour un roman le sujet de la bienveillance.

On en arrive enfin à L’été contraire ( Mercure de France 2015 ) et Jean-Philippe Kempf conclut par un envoi magistral, enthousiaste et généreux.

Hélas, la soirée fut trop courte ! Et il est une fois de plus prouvé que les meilleures choses ne durent pas assez longtemps.

Françoise Autin