La Papesse Jeanne se déroule au IXème siècle et relate l’histoire (vraie ou mythique ?) de la célèbre Papesse Jeanne censée avoir occupé le trône de Pierre autour des années 845. L’époque est particulièrement violente. Des hordes barbares venues du nord envahissent la Chrétienté, des razzias menées par un Islam en pleine expansion  font rage dans le sud. L’écriture est préservée au fond de quelques monastères ayant la chance d’échapper à la brutalité générale.

C’est dans ce contexte qu’apparaît Jeanne, jeune fille rhénane, enfant de drapier dont les parents sont sauvagement assassinés au début de La Femme-Dieu (tome I du roman). Elle-même échappe à un viol et, déguisée en garçon, se réfugie au monastère de Saint-Alban. A l’abri dans ce lieu de prière la fugitive, intelligente et éprise de savoir,  gravira peu à peu les échelons de la hiérarchie religieuse au point de diriger le monastère. Car nul ne devine son identité. Pas même Don André, Prieur et amoureux du jeune Jean. Jeanne lui succèdera lorsque celui appelé à Rome ira rejoindre le Souverain Pontife.

Les enjeux de ce roman sont en partie historiques mais ne se limitent pas à cela. Le récit se situe au moment d’une percée décisive de l’Islam qui peut évoquer notre époque. Le fameux sac de Rome qui videra la Chrétienté de ses trésors et reliques y est relaté de façon brillante. De même la Querelle des Images, qui opposa les Empires d’Orient et d’Occident (l’un Iconodule et donc propice à la diffusion de l’image du Dieu immolé, l’autre Iconoclaste influencé par l’Islam et farouchement hostile à cette diffusion).

Cependant l’intérêt majeur de ce long roman est ailleurs encore : dans l’exploration et la mise en abîme de la part féminine de chaque être, homme ou femme. Jeanne vit dans l’imposture puisqu’elle se fait passer pour un garçon et Yves Bichet examine ici les arcanes d’une telle situation. Il le fait tantôt à la troisième personne, à travers le « elle », tantôt en première personne, conduit qu’il est à vivre de l’intérieur les états d’âme de son personnage.  Cela donne à la narration un ton particulier,  inhabituel, énigmatique parfois…

Très documenté (Y.B. reçut une bourse du ministère des Affaires Etrangères pour aller sur les traces de la fameuse Papesse : Coblence, Athènes, Rome) ce livre nous fait découvrir une époque dont on parle peu. Mais de plus il nous emmène dans les profondeurs de l’âme et de la langue à travers une écriture à la fois efficace et poétique.

La Femme-Dieu, Chair, Le Papelet toujours disponibles chez Fayard, ont été rassemblés en un seul tome sous le nom de La Papesse Jeanne.

Christine Bry