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LA POLITIQUE, DESTIN D’UNE VIE

George Sand nous donne le plus souvent l’image limitée d’une femme excentrique habillée en homme, d’une amante passionnée, d’une romancière à succès, d’une figure célèbre du monde des arts et des artistes. Mais si nous regardons de plus près sa vie et son œuvre, nous découvrons une richesse humaine hors du commun. Nous prenons alors vraiment la mesure de sa générosité, de son intelligence et de sa force morale pour se rendre compte qu’elle a été une toute autre figure que celle de l’image commune.

On ne dit pas assez que George Sand fut une actrice de tout premier plan de la vie sociale et politique française dans ce XIXème siècle très agité. Mais ce qui nous apparaît le plus précieux, c’est l’unité entre les deux faces de sa vie, totalement indissociables : l’engagement personnel et social d’un côté, l’engagement intellectuel et politique de l’autre, unis par son amour de l’art. Il est impossible de détailler son œuvre immense et de citer toutes les actions qu’elle a menées sans relâche pour défendre ses convictions et ses amis au cours de tant de bouleversements. Ce fut une citoyenne passionnée. Nous nous concentrerons sur les aspects les plus saillants de sa personnalité et de ses convictions politiques en nous appuyant sur l’ouvrage captivant « George Sand et la politique, Cette vilaine chose…» Bernard Hamon, 2004. Ouvrage préfacé par Michelle Perrot.

La créativité multiforme de George Sand peut, en partie, s’expliquer par sa « bâtardise »  puisque Aurore Dupin est fille de Maurice Dupin descendant du Maréchal de Saxe et de Sophie Victoire Delaborde, fille d’un maître oiseleur commerçant à Paris sur les quartiers de la Seine. « Moi qui suis née en apparence dans les rangs de l’aristocratie, je tiens au peuple par le sang autant que par le cœur. Ma mère était de la race vagabonde et avilie des bohémiens de ce monde. Mon père avait un grand cœur … il l’épousa. Né dans une mansarde, j’ai commencé par la misère … le désordre d’une existence folle … Après cela ma grand-mère pardonna … je fus faite demoiselle et héritière. Mais je n’oubliai jamais que le sang plébéien coulait dans mes veines. », Corr. T.VI, à Charles Poncy 23.12.1843.

Elle peut également s’interpréter par son éducation. Elle fut initiée à la philosophie des Lumières par sa grand-mère mais aussi élevée au couvent.
Sa longue vie au XIXème siècle (1804-1876), soit du Premier Empire à la Troisième République, lui permit d’être actrice et porte- voix dans la presse d’une suite exceptionnelle de bouleversements, de drames, de catastrophes et d’échecs, mais aussi de progrès sociaux et politiques irréversibles comme ceux de la République et du suffrage universel pour les hommes.

Elle sut mettre en place l’environnement et les instruments de son engagement avec Nohant qui fut l’un des centres culturels les plus impressionnants de l’histoire. A Paris où elle fréquentait assidûment des écrivains, des artistes, des philosophes et des hommes politiques les plus engagés et par les romans et les nouvelles à thèse, la correspondance, le théâtre, les salons et le journalisme comme vecteurs de ses idées. Elle racontait, écrivait et vivait, selon ses propres termes, non des « scènes d’histoire (un roman national) », mais des « scènes dans l’histoire ». « Pourvu qu’on se borne à des causeries, on peut occuper et amuser ses auditeurs à ses risques et périls, en usant de ce procédé. Mais quand on fait de la parole un emploi plus solennel, il faut peut-être savoir ce qu’on prétend dire et prouver (…) ses (Horace) opinions, auxquelles il ne croyait qu’au moment de les émettre, ne pouvaient pas échauffer le fond de son cœur, émouvoir son imagination, et opérer en lui ce travail intérieur, mystérieux, puissant, qui a pour résultat l’inspiration, comme l’œuvre des cyclopes, qui était manifestée par la flamme de l’Etna (…) Ne comprenant pas les causes de son impuissance, il se trompait en l’attribuant au dégoût de la forme. La forme était la seule richesse qu’il eut pu acquérir dès lors avec de la patience et de la volonté ; mais cela n’aurait jamais suppléé à un certain fond qui lui manquait essentiellement, et sans lequel les œuvres littéraires les plus chatoyantes de métaphores, les plus chargées de tours ingénieux et charmants, n’ont cependant aucune valeur.» Horace p. 101 § 1 et 3.

Elle choisit des maîtres à penser qui ont façonné sa personnalité : Les philosophes des Lumières, Michel de Bourges, son avocat, qui l’initia à l’idée républicaine, l’abbé Lamennais, défenseur du christianisme social, prêtre en rupture d’Eglise qui eut une influence profonde, Pierre Leroux, hôte fréquent à Nohant « Au début du 20ème siècle, les dictionnaires allemand et anglais citaient encore « Il existe deux inventeurs du « socialisme », le français Pierre Leroux et l’allemand Karl Marx », Pierre Leroux et le socialisme Républicain, Vincent Peillon 2004.

Plusieurs axes de pensée et d’action incluant des convictions et des lignes rouges sont à mettre en exergue. Elle manifesta continuellement une haine de l’injustice ainsi qu’un amour de l’homme et de la nature expliqués par sa naissance et son éducation. Il suffit de se reporter à son enfance pour y trouver la source de son refus de l’injustice et de sa volonté de la combattre. Mais ce refus ne serait qu’un simple vœu s’il n’était accompagné du souci d’une société égalitaire et fraternelle. Quant à la nature dans laquelle elle vécut de façon constante, elle eut conscience qu’elle la nourrissait non seulement physiquement mais aussi spirituellement. Et elle refusa de concevoir la terre comme un simple objet de commerce.
Elle témoigna de sa foi dans les conquêtes de la révolution de 1789. Pour George Sand, il s’agissait de la Grande Révolution, dont elle regrettait qu’elle ne se fut pas continuée dans l’élaboration pacifique et démocratique d’une société nouvelle. « La liberté ayant été l’élément nécessaire et général, la fraternité le moyen individuel et collectif, l’égalité sera le couronnement universel et dès lors l’homme pourra marcher sous l’œil de Dieu et le comprendre. Mais jusque là que de nuages entre lui et nous. » Corr. T XVI à E.Rodriguez, 17.04.1863. « Soyons chrétiens dans l’église de la Fraternité qui s’appelle « République »

Soyons citoyens dans le monde de la Liberté qui s’appelle aussi «République »
Soyons philosophes dans la société de l’Egalité qui s’appelle toujours « République ».» Cité par Bernard Hamon.

Elle affirma un anticléricalisme virulent en même temps qu’une foi religieuse proche du mysticisme George Sand défend constamment dans son œuvre une religion vraie en même temps qu’une société libre et juste. Elle ne repousse dans le christianisme que la domination du clergé. Pour elle, le communisme est une forme de continuation civile de l’évangile. « Si l’église avait pu conformer tous les points de sa doctrine à cette sublime définition des trois vertus théologales : la Foi, l’Espérance, la Charité, elle serait la Sagesse, la Justice, la Perfection. Et l’Eglise Romaine s’est portée le dernier coup ; elle a consommé son suicide le jour où elle a fait Dieu implacable et la damnation éternelle. Ce jour-là tous les grands cœurs se sont détachés d’elle ; et l’élément d’amour et de miséricorde manquant à sa philosophie, la théologie chrétienne n’a plus été qu’un jeu d’esprit, un sophisme ou de grandes intelligences se sont débattues en vain contre leur témoignage intérieur, un voile pour couvrir de vastes ambitions, un masque pour cacher d’énormes iniquités.» Spiridion p.273. « Mais il y a autre chose que la doctrine cléricale, il y a le parti clérical, dont les menées rentrent dans l’ordre des agitations politiques, et qui dès lors, peut, à un jour donné, faire éclater un vaste complot contre le principe de la liberté sociale et individuelle.

(…) Ce parti veut à coup sûr combattre les progrès de la raison, atrophier le sens de la liberté dans l’homme, et, pour en venir à ses fins, il a une arme qui paraît toute puissante, il a une apparence de doctrine (…) Voilà où nous en sommes, et pourtant ce parti, cette nouvelle Eglise, cette longue procession qui enlace la France dans ses plis nombreux, étouffant et bâillonnant les simples qui se trouvent sur son passage, elle marche, elle chante, elle prie, elle râle, elle invective, et elle ne sait pas ce qu’elle croît, elle ne croît peut-être à rien ; elle ne connaît pas la nature et les qualités de son Dieu ; elle n’oserait soutenir qu’il est méchant, mais elle oserait encore moins contredire le prêtre et renier hautement le dogme de l’enfer.» Mlle La Quintinie p.12/13. « Je suis communiste comme on était chrétien en l’an 50 de notre ère. C’est pour moi l’idéal des sociétés en progrès, la religion qui vivra dans quelques siècles. Je ne peux donc me rattacher à aucune forme du communisme actuel puisqu’elles sont toutes assez dictatoriales et croient pouvoir s’établir sans le concours des mœurs, des habitudes et des convictions. Aucune religion ne s’établira par la force. Nous marchons doucement et naturellement à celle-là, par le principe de l’association. Le vrai législateur sera celui qui aura le communisme en vue dans l’avenir comme la vraie lumière vers laquelle il doit marcher, mais qui n’agira dans le présent qu’en raison du concours libre et progressif des volontés.» Corr.T.X, à P.Bocage, 30 juin 1851, p.345-356.

Elle affirma une foi dans le progrès dans le progrès technique et dans le progrès humain qui incluent la science et la religion. Le progrès est l’étoile du berger du XIXème siècle. Il ne se passe pas un jour sans une découverte scientifique ou technique susceptible de changer la vie. C’est le développement de la bourgeoisie, de l’industrie et du capitalisme accepté par tous, y compris les penseurs de l’époque. Mais il y a aussi le corollaire de ce progrès obligatoire à ses yeux : le développement humain, sans lequel il n’aurait aucun sens. Dans ce contexte, la raison et la religion doivent s’allier. « Cette lumière, qu’au dernier siècle la philosophie a cherchée avec une noble audace et de mémorables succès, se dégage beaucoup mieux de la philosophie de notre époque. Elle ne s’appuie plus sur ce qu’on appelait la raison, elle n’est plus exclusivement expérimentale, elle ne sépare pas la raison de la foi, la réalité de l’idéal. Les sciences naturelles commencent à trouver Dieu au bout de toutes leurs voies, c’est-à-dire la loi des lois, la loi mère, la grande logique souveraine, l’effusion immense, la vie sans lacune, la force sans épuisement, l’éternel renouvellement progressif de tout ce qui est, par conséquent l’éternelle sagesse et l’infinie beauté… » Melle La Quintinie P. 68.

A partir de ses convictions, elle construisit une philosophie de l’Unité de la personne individuelle et de la personne sociale : chaque individu est à considérer et à respecter dans toute son intégrité et sa complexité et, de son côté, il partage avec tous les autres la responsabilité de gérer avec eux l’intérêt général dans le cadre social dont le droit est le fondement : constitution, institutions et suffrage universel, droits et devoirs de chacun, pas de déterminisme historique mais engagement personnel de tous. « Il n’y (aurait) pas d’âge d’or dans la forêt primitive de Rousseau, si l’homme n’y vivait pas dans une solidarité complète avec ses frères. L’homme n’est ni bon ni méchant dans les conditions de l’isolement, il n’existe pas à l’état d’homme (mais) l’homme n’a pas été créé, dans les fins divines, pour vivre seul, et encore moins pour vivre en lutte avec ses semblables (…) l’homme est né solidaire de l’humanité toute entière.» L’Eclaireur de l’Indre, 23 novembre 1844.

Elle vit la nécessité d’un légalisme intransigeant en politique dès l’instant où le suffrage universel est instauré. Ceci explique sa cohabitation avec le régime du second empire validé par le vote du peuple, sa distance avec la politique politicienne qui fut aussi corruptrice au XIXème siècle qu’elle l’est aujourd’hui, sa haine des représentants occupés d’eux-mêmes plus que de l’intérêt général.

Elle affirma un soutien du peuple auquel elle appartient par son origine maternelle. Celui des campagnes, très majoritaire à cette époque et qu’elle connaît bien, et celui des villes. Elle en constate l’ignorance, la crédulité, la soumission ou la réaction violente, mais aussi les connaissances pratiques, l’inventivité, la solidarité dans l’action. Surtout elle condamne l’exploitation féroce qu’il subit de la part de la nouvelle aristocratie bourgeoise. De ce fait elle défend les droits du peuple à partager les pouvoirs dans la société et ses institutions et donc à choisir ses représentants, c’est-à-dire la souveraineté du peuple et le suffrage universel. « Le présent ô peuple ! Tu l’as trouvé : c’est la place publique, c’est la liberté : c’est la forme républicaine qu’il faut conserver à tout prix : c’est le droit de penser, de parler, d’écrire ; c’est le droit de voter et d’élire des représentants, sources de tous les autres droits ; c’est le droit qu’aucune forme monarchique ne peut consacrer ; c’est le droit de vivre ; c’est l’unique moyen de te rapprocher promptement de tes frères des autres classes, et de faire le miracle de l’union fraternelle qui détruira toutes les fausses distinctions, et rayera le mot même de classes du livre de l’humanité nouvelle. » Les petites affiches de La Châtre du 16 mars 1848, le bulletin de la République n° 4, La voix des femmes dirigé par Eugénie Niboyet, le 24 mars.

« Le peuple est l‘initiateur providentiel, fatal, nécessaire et prochain, aux principes d’égalité contre lequel le vieux monde lutte encore. Lui seul est le dépositaire du feu sacré qui doit réchauffer et renouveler par la conviction et l’enthousiasme cette société malade et mourante d’inégalité. (C’est) le Messie promis aux nations (et le successeur) du prolétaire Jésus. » La revue indépendante, 11éme tome, p.563-566, Nov.et Déc. 1843.

Elle œuvra pour la promotion de l’éducation pour tous, hommes et femmes, urbains et ruraux, pendant toute la vie. L’enjeu pour le peuple c’est de pouvoir exercer sa souveraineté, et les conditions premières de cette souveraineté sont l’instruction et l’éducation. C’est la raison pour laquelle la révolution véritable est une question de temps dans des conditions suffisantes de paix sociale.
Elle participa à la condamnation de toutes les violences. D’où qu’elles viennent, elles sont les ennemies du progrès humain. Elle refuse de justifier la « souveraineté du but », c’est-à-dire la justification des moyens pour la fin poursuivie. « Des hommes qui ont fait la Saint-Barthélémy et la révocation de l’édit de Nantes, qui ont toujours conspiré contre les rois et contre les peuples, faisant le mal sans remords et prêchant le crime sans effroi en vue de l’esprit de corps, arrivent vite à n’être plus rien. On ne vit pas toujours de mensonges, on en meurt ; un beau jour, cela vous étouffe. Eh bien, vous me demandez ce que c’est que les jacobins. Autant que je peux le savoir et en juger, ce sont des hommes qui mettent la révolution au-dessus de tout et de leur propre conscience, comme les prêtres mettent l’Eglise au-dessus de Dieu même. En torturant et brûlant des hérétiques, le clergé disait : « C’est pour le salut de la chrétienté. » En persécutant les modérés, les jacobins disent : « C’est pour le salut de la cause », et les plus exaltés croient peut-être sincèrement que c’est pour le bien de l’humanité. Oh ! Mais qu’ils prennent garde ! C’est un grand mot, l’humanité. Je crois qu’elle ne profite que de ce qui est bien et qu’on lui fait du mal en masse et longtemps quand on lui fait un mal passager et particulier. Après ça, je ne suis qu’un pauvre homme qui voit les choses de trop loin, et qui mourra bientôt. Vous jugerez mieux vous autres qui êtes jeunes ; vous verrez si la colère et la cruauté qui sont toujours au bout des croyances de l’homme réussissent à amener des croyances meilleures. J’ai peine à croire, je crois que l’Eglise a péri pour avoir été cruelle. Si les jacobins succombent, pensez au massacre des prisons, et alors vous direz avec moi : on ne bâtit pas une nouvelle Eglise avec ce qui a fait écrouler l’ancienne. (…) ceux qui auront trempé leurs mains dans le sang ne feront rien de ce qu’ils auront voulu faire, et si le monde se sauve, ce sera autrement et par d’autres moyens que nous ne pouvons pas prévoir.» Nanon p. 122/12.
Elle manifesta une solidarité avec toutes les victimes d’injustice, en particulier avec ses amis politiques qu’elle défendit inlassablement auprès du régime de Napoléon III.

Les observations culturelles et sociales de Georges Sand sont présentes de façon constante dans son œuvre littéraire car elles forment la matière même de ses conceptions. Elles portent tout autant sur le monde urbain et sur celui des possédants que sur le peuple des campagnes. Ainsi elle observe la disparition culturelle de la noblesse et l’émergence de celle de la bourgeoisie. Elle souligne les dégâts sur les esprits provoqués par le capitalisme au sein du peuple au XIXème siècle. « La société légitimiste était encore, en 1831, d’une médiocrité d’esprit incroyable ; Cette ancienne causerie française, qu’on a tant vantée, est aujourd’hui perdue dans les salons. Elle est descendue de plusieurs étages ; et si l’on veut trouver encore quelque chose qui y ressemble c’est dans les coulisses de certains théâtres ou dans certains ateliers de peinture qu’il faut aller la chercher. (…) Elle (la bourgeoisie) a bien prouvé qu’elle avait plus d’esprit de conduite que la noblesse ; quant à de l’esprit proprement dit, elle n’en a qu’à la seconde génération. Les parvenus de ce temps-ci ont poussé à l’ombre de l’industrie, dans l’atmosphère pesante des usines, l’âme toute préoccupée de l’amour du gain et toute paralysée par une ambition égoïste. Mais leurs enfants, élevés dans les écoles publiques, avec ceux de la petite bourgeoisie, qui, à défaut d’argent, veut parvenir, elle aussi, par les voies de l’intelligence, sont en général incomparablement plus cultivés, plus vifs et plus fins que les héritiers étiolés de l’aristocratie nobiliaire. » Horace 1842. p. 112. « La vue de l’or avait ranimé Mr Bricolin. Il se mit à table, trinqua avec le meunier, embrassa sa fille et remonta sur son bidet entre deux vins, pour aller mettre ses maçons à l’ouvrage. Comme ça, se disait-il en souriant, j’ai toujours (la propriété de) Blanchemont pour 250.000 francs, et même pour 200.000 francs puisque je ne dote pas ma dernière fille ! » Le meunier d’Angibault 1845. p. 458.

Elles sont aussi présentes dans son implication dans des actions à caractère politique. Comme on l’a vu, George Sand ne se considère pas elle-même comme une théoricienne mais, bien au contraire, toute sa vie nourrit ses réflexions et ses prises de position et réciproquement. Tous ses écrits eux-mêmes sont des actes à caractère politique, de même que toutes ses actions culturelles, tous ses échanges avec les personnes de pouvoir, toutes ses interventions pour la réparation d’injustices.

Elle participa à la Défense des droits des femmes. Très particulièrement, sa vie témoigne de la volonté de promouvoir l’égalité entre les femmes et les hommes. Nous tenons à mettre l’accent sur le rôle qu’elle a joué dans ce domaine : droit au divorce, détachement de l’influence de l’église catholique, éducation, conditions et modes de vie. Cependant, elle n’a pas souhaité défendre le suffrage universel pour les femmes, tant à son époque, elles étaient dominées et infantilisées. « Mais en regardant ces pauvres femmes se tenir debout derrière leurs maris, les servir avec respect, et manger ensuite leurs restes avec gaieté , les unes allaitant un petit, les autres esclaves déjà, par instinct, de leurs jeunes garçons, s’occupant d’eux avant de songer à leurs filles et à elles-mêmes, elle ne vit plus dans ces bons cultivateurs que des sujets de la faim et de la nécessité ; les mâles enchaînés à la terre, valets de charrue et de bestiaux ; les femelles enchaînées aux maîtres, c’est-à-dire à l’homme, cloîtrées à la maison, servantes à perpétuité, et condamnées à un travail sans relâche au milieu des souffrances et des embarras de la maternité. D’un côté, le possesseur de la terre, pressant ou rançonnant le travailleur jusqu’à lui ôter le nécessaire dans les profits de son aride labeur ; de l’autre, l’avarice et la peur qui se communiquent du maître au tenancier, et condamnant celui-ci à gouverner despotiquement sa propre famille et sa propre vie. » Consuelo T.2 p.36.

En Conclusion : George Sand est un acteur et un témoin infiniment précieux de l’accouchement des institutions et projets politiques nés au XIXème siècle. Nous avons beaucoup de chance de disposer aujourd’hui de toute son œuvre d’écrivain, de son lieu d’accueil à Nohant et d’une somme impressionnante de documents sur sa vie et son entourage pour témoigner de cette époque. Ses conceptions peuvent paraître étranges ou naïves, le personnage n’est pas exempt de contradictions, ses emballements sont touchants, ses déceptions et ses renoncements apparents aussi. Mais la Justice sociale, le Peuple libre et maître de son destin, la République sont les buts qu’elle a poursuivis avec entêtement sans jamais s’en écarter. Elle nous les a légués dans toute leur complexité et leurs promesses, persuadée qu’il était nécessaire de donner du temps au temps. Elle détestait la politique et ses jeux de pouvoir, elle n’a jamais brigué de mandat politique, mais elle a défendu bec et ongles ses amis politiques en toutes circonstances. Sa vie, sa parole et son œuvre ont été en elles-mêmes un acte politique exceptionnel. « Vous cherchez la morale par la politique (dit-elle à son ami berrichon Alphonse Fleury), vous ne la trouverez pas, vous chercherez l’humanité hors de Dieu, vous ne la rencontrerez pas. Vous voulez être accoucheurs de la société, et vous ne savez pas ce qu’elle a dans le ventre. Enfin vous travaillez à établir la vérité, sans savoir ce que c’est que la vérité, et vous risquez d’édifier le mensonge et de couronner l’erreur … J’aurais voulu vous donner, vous communiquer ma vie, parce que je la sens plus intense et plus chaude que la vôtre. (…) Vous n’êtes pas, dans l’amour de la vérité, au dessus de l’amour du moi. Je crois que l’avenir est un grand maître, et qu’il vous enflammera quand la bonne nouvelle, l’évangile nouveau se sera formulé par la voix du peuple. Piochez dans le champ aride de la bourgeoisie en attendant. Peut-être l’abandonnerez-vous quand vous y aurez brisé vos pioches. Moi je n’ai rien de bourgeois dans le sang. Je suis la fille d’un patricien et d’une bohémienne, comme le jeune Zdenko de mon roman. Je serai avec l’esclave et avec la bohémienne, et non avec les rois et leurs suppôts. Vous autres, vous croyez abattre les suppôts à force d’habileté, de tactique et de savoir-faire, vous oubliez qu’ils sont plus fins que vous, parce qu’ils sont plus corrompus. La franchise se ferait respecter, l’habileté sera raillée. » Correspondances,t.VI, à C.Marliani, 13 novembre 1843, 278 cité par Bernard Hamon « G.S. Face aux Eglises p.111 ».

George Sand ne fut ni une théoricienne de la politique ni une adhérente à un parti, elle mit simplement en œuvre une philosophie qu’elle s’était construite dans le contexte de sa vie. « Si jamais vous entendez dire que je me mêle de ce qu’on appelle la politique aujourd’hui, ne le croyez pas. Je n’ai point de goût et point de capacité pour cette vilaine chose. Je comprends trop ce qu’il y a au fond de cela pour y prendre de l’intérêt. Aussi je ne serai jamais de ceux qui crient aux armes. Mais si je me trouvais derrière une barricade, comme je sais que les bourgeois sont toujours de l’autre côté, je ne passerais pas de l’autre côté. On pourrait bien me trouver le lendemain parmi les morts, mais je n’aurai point conspiré pour cela. Voilà toute la politique que je comprends. Elle est simple et radicale. Pour pousser les partis à en venir aux mains, il faut connaître une foule de choses que je n’aimerai pas à connaître, et une foule de gens avec qui j’aime autant n’avoir point de relations. C’est le malheur des hommes politiques. J’ai le bonheur de ne pas être homme et de pouvoir conserver une candeur à toute épreuve.» 8 juin 1848. Citation de B Hamon en couverture d’ouvrage, « George Sand et la politique »..

Geneviève et Vincent Bissuel