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Dès les premières pages de son roman « A l’ombre des jeunes filles en fleurs », Proust dit ce qu’il attend de l’art.
« Des vérités appartenant à un monde plus réel que celui où nous vivons, et desquelles, l’acquisition une fois faite ne pourrait pas m’être enlevée par des incidents insignifiants, fussent-ils douloureux à mon corps»
« Des vérités appartenant à un monde plus réel que celui où nous vivons ». On comprend l’importance de cette acquisition pour un être aussi maladif, souffreteux et hypersensible !
Or cette rencontre avec les vérités de l’art, le jeune homme ne la fera pas avant un moment. Il va voir La Berma jouer Phèdre à la Comédie Française, il y va grâce à l’intervention de Mr de Norpois auprès de ses parents (Mr de Norpois a convaincu le père de Marcel de le laisser s’orienter vers la littérature plutôt que la diplomatie). Il attend tout de ce spectacle. On lui a dit tant de bien de La Berma ! Or La Berma le déçoit. Il ne comprend pas ce qu’on lui trouve de si merveilleux. Il faudra sa rencontre avec l’écrivain Bergotte, chez les Swann, pour qu’il comprenne enfin.
Cet écrivain très admiré (c’est Gilberte qui l’a incité à le lire), le déçoit lui aussi au début.
On retrouve ici le processus propre à la psychologie du narrateur et souvent décrit dans la Recherche. Le jeune homme attend fébrilement quelque chose qu’il idéalise mais le jour où ce qu’il espérait tant apparaît c’est la déconvenue. La réalité n’est pas à la hauteur de l’objet rêvé. Il en est ainsi avec la Berma, de même avec l’écrivain Bergotte, et plus tard pour l’église de Balbec (début de la seconde partie).
L’homme Bergotte décontenance Marcel : l’allure du personnage, son nez en colimaçon, sa barbiche noire qui font penser non à l’écrivain, non au contenu de l’œuvre mais à « Quelque bourgeois pressé, de la sorte de ceux qui quand on les salue croient comme il faut de dire : «Merci et vous » avant qu’on leur ait demandé de leurs nouvelles ».
Malgré cette déception des questions concernant la littérature apparaissent : des questions se rapportant au lien existant entre l’homme et l’œuvre. Bergotte, lorsqu’il converse, aborde toujours les choses de manière extrêmement subtile, négligeant les aspects plus connus ou plus banals des problèmes posés. Ainsi, sa façon de parler paraît confuse au public, tellement inhabituelle, si peu convenue qu’elle semble manquer de vérité. Et pourtant conclut Proust, ces paroles tellement déconcertantes et différentes de l’œuvre écrite, contenaient déjà quelque chose de l’œuvre. La structure du style écrit de Bergotte est déjà contenue dans ses conversations.
« Un jour que je me répétais les phrases que j’avais entendu dire à Bergotte, j’y retrouvais toute l’armature de son style écrit.(…) La façon spéciale, un peu trop minutieuse et intense qu’il avait de prononcer certains mots, certains adjectifs(…), comme pour le mot « visage » qu’il substituait toujours au mot « figure » et à qui il ajoutait un grand nombre de v, d’s, de g, qui semblaient tous exploser de sa main ouverte à ces moments, correspondait exactement à la belle place où dans sa prose il mettait ces mots aimés en lumière. »
Une véritable amitié va s’installer entre l’adolescent et l’écrivain qui le trouve très intelligent. Le jeune garçon qui se croyait idiot en est bien étonné. Bergotte s’inquiète de sa santé et pense qu’il mériterait d’être soigné par un médecin capable de comprendre les artistes et non par cet incapable de Cottard ! N’oublions pas que Cottard dès le début du roman pose le diagnostic implacable : « Assez asthmatique et surtout toqué » !!!
Cette confiance de Bergotte joue beaucoup pour conforter le héros dans l’idée que sa vocation véritable est bien la littérature, contrairement à ce que Norpois en avait laissé entendre le jour où le futur écrivain lui lit un de ses poèmes.
Si la rencontre avec Bergotte aborde la relation de l’homme et de l’œuvre, celle avec Elstir en deuxième partie du roman va beaucoup plus loin. Il s’agit de nouveau par moment de la relation de l’homme et de l’artiste lorsque Proust parle du peintre et de son modèle. Mais cette fois la réflexion porte surtout sur le sens même du geste pictural.
Marcel et Saint Loup rencontrent Elstir dans le restaurant de Rivebelle où ils vont passer quelques soirées. Les deux jeunes gens excités par la présence de ce peintre connu lui font porter un billet d’hommage. Or ils n’ont jamais vu son œuvre ! Proust en profite pour écorner cette admiration « Á vide » que suscitent les gens célèbres, admiration infantile, dit-il, pleine de vanité. Ce billet idiot aurait pu rebuter Elstir, pourtant il n’en est rien :
« Saint Loup cherchait à plaire. Elstir aimait à donner, à se donner(…).Tout ce qu’il possédait, idées, œuvres et le reste qu’il comptait pour bien moins, il l’eût donné avec joie à qui l’eût compris ».
Marcel va être invité chez Elstir. Et bien qu’il soit très préoccupé par le passage des jeunes filles sur la jetée, il finit par répondre à l’invitation. L’occasion de cette visite donne lieu à l’une des plus belles réflexions qui soit sur ce qu’est vraiment la peinture, et la peinture impressionniste en particulier.
Quelle est-elle ?
Une MÉTAMORPHOSE des choses représentées tout d’abord. Non pas tant parce que le contenu du tableau est un paysage « vu à travers un tempérament », mais parce qu’un tableau est d’abord une MÉTAPHORE.
Une relation est ainsi établie avec la poésie.
Pourquoi cette façon de procéder de l’artiste est-elle métaphorique ?
Parce que ce n’est pas à une opération de la pensée intellective que s’en réfère la peinture, ce n’est pas à une opération de discernement, de distinction, de nomination des choses que procède le peintre. Le travail du peintre renvoie à la perception que nous avons des choses lorsqu’elles se donnent à nous dans l’immédiateté, lorsqu’elles nous apparaissent (dans leur épiphanie) et avant que nous les nommions. Un soir Marcel rentre dans sa chambre, les fenêtres sont ouvertes sur la mer. Suit une longue description picturale de ce qu’il voit, une description rendant compte de ce qui se passe lorsqu’un tableau s’élabore.
«Parfois à ma fenêtre, dans l’hôtel de Balbec, le matin quand Françoise défaisait les couvertures qui cachaient la lumière, le soir quand j’attendais le moment de partir avec Saint Loup, il m’était arrivé grâce à un effet de soleil, de prendre une partie plus sombre de la mer pour une côte éloignée, ou de regarder avec joie une zone bleue et fluide sans savoir si elle appartenait à la mer ou au ciel. Bien vite mon intelligence rétablissait entre les éléments la séparation que mon impression avait abolie. (…) Les rares moments où l’on voit la nature telle qu’elle est, poétiquement, c’était de ceux-là qu’était faite l’œuvre d’Elstir. »
Ainsi le port de Carquehuit : là encore une métaphore se met en place, entre les maisons du port, leurs toits, leurs cheminées, les clochers… et les mâts. Les maisons ont l’air de vaisseaux. Les bateaux semblent des maisons. Celles-ci appartiennent à la mer. Et la terre « est déjà marine ».
Nous ramener à la perception précédant le discernement intellectif, la nomination, à cet instant fugace et infinitésimal où nous ne distinguons pas encore le ciel de la terre en l’occurrence, où nous les confondons, où le monde advient. Tel est le rôle de la peinture d’Elstir, de tout travail de peintre peut-être. S’ensuivent des pages extraordinaires sur les marines d’Elstir. Elles font irrésistiblement penser à Monet.
Autre idée essentielle : l’art est là pour nous faire voir ce que les habitudes nous empêchent de voir. Il est là pour nous dévoiler ce que, trop imbus de nous-mêmes, nous ne voyons plus.
« L’effort qu’Elstir faisait pour se dépouiller en présence de la réalité de toutes les notions de son intelligence était d’autant plus admirable que cet homme qui avant de peindre se faisait ignorant, oubliait tout par probité (car ce qu’on sait n’est pas soi) avait justement une intelligence exceptionnellement cultivée »
Cela rejoint ce que disait Léonard de Vinci « Je fais comme celui qui par pauvreté vient le dernier à la foire et achète les choses déjà vues et dédaignées par les autres ».
Pourtant même s’il en est ainsi chaque artiste porte en lui un « idéal de beauté » qui lui est propre. Cette spécificité est développée dans les passages où Proust parle d’Elstir en tant que portraitiste de sa femme d’abord.
« Plus tard, quand je connus la peinture mythologique d’Elstir, Madame Elstir prit pour moi aussi de la beauté. Je compris qu’à un certain idéal résumé en certaines lignes, en certaines arabesques qui se retrouvaient sans cesse dans son œuvre, à un certain canon, il avait attribué en fait un caractère presque divin, puisque tout son temps, tout l’effort de pensée dont il était capable, en un mot toute sa vie, il l’avait consacrée à la tache de distinguer mieux ces lignes, de les reproduire plus fidèlement ; ce qu’un tel idéal inspirait à Elstir, c’était vraiment un culte si grave, si exigeant, qu’il ne lui permettait jamais d’être content : cet idéal c’était la partie la plus intime de lui-même. »
Tout le travail de l’artiste consiste en effet à extraire ces formes et ces lignes du plus profond de lui-même, à les incarner.
Á un moment le peintre côtoie ce qui a constitué et inspiré son œuvre. Il s’entoure de ces choses, de ces êtres qui contiennent son « Idéal de beauté » : les sortes de paysages, les types de visages… On pense à Monet et au jardin de Giverny, conçu par lui, construit par lui et devenu modèle de ses dernières toiles (le petit pont, les nymphéas). On pense aussi à Matisse plus tard et à ses tentures : comme si la limite entre le monde environnant et la matière des œuvres avait disparu pour laisser place à une continuité.

Je terminerai là-dessus sur cette image de Proust qui à la fin de sa vie réalisa une osmose entre vie et œuvre, son œuvre devenant sa vie. La descente à l’intérieur de soi et par l’écriture, avait pris toute la place au fond de cette petite chambre pleine de fumigations où il termina sa vie, dans la nuit, dans les vapeurs, seul avec lui-même.

Christine Bry