La vie

Présentation de Marie-Gabrielle Le Nôtre


Fatima Mernissi est née en 1940 à Fez et décédée à Rabat en 2015. Elle est la seule marocaine à figurer parmi les cent femmes les plus influentes du monde arabe.
Enfant, elle profite de la décision de Mohammed V d’ouvrir les établissements publics aux filles pour quitter l‘école coranique.
Après des études de lettres à Rabat, elle entre à la Sorbonne grâce à une bourse. Puis elle part au Etats-Unis et obtient en 1974 un doctorat de sociologie sur les profondes entraves à la liberté des femmes dans les pays dits « islamiques » ne trouvent pas tant leur origine dans les sources scripturaires coraniques, mais dans des formes de contrôle théorisées dans un second temps de l’islam, notamment sous la dynastie des Omeyades.

En 1975, sa première publication, Beyond the Veil, s’impose rapidement aux Etats-Unis comme un classique des « cultural studies ».
Dans les années 80, elle enseigne la sociologie à l’université Mohammed-V de Rabat et y côtoie les principales figures de l’avant-garde intellectuelle. En 1982, elle publie sous le pseudonyme de Fatna Ait Sabbah La femme dans l’inconscient musulman, un traité sur le sexe et la femme dans le monde musulman qui compare deux analyses : le discours érotico-poétique et le discours orthodoxe. En 1987, elle publie Le harem Politique qui sera interdit au Maroc et l’expose à la vindicte des islamistes marocains et de certains oulémas. La sociologue y démontre que le message du prophète Mahomet a été falsifié par la misogynie de son successeur, le calife Omar.

Dans la décennie 90, elle s’engage activement dans la vie associative au Maroc. Elle anime des ateliers d’écriture mixtes où se retrouvent non seulement des amateurs mais aussi des militants des droits de l’homme, d’anciens prisonniers des années de plomb marocaines (de 1960 à 1980) et des journalistes. Elle pratique l’interdisciplinarité et s’efforce de remplacer la tradition orale par le texte écrit qui laisse des traces. Elle mène de front avec sa carrière littéraire un combat de terrain pour le féminisme dans la société civile. Elle fonde les « Caravanes civiques » et le collectif « Femmes, familles, enfants ». Elle dénoncera toujours le patriarcat dans la société arabe en montrant que l’islam encourage l’égalité des sexes.

En mai 2003, elle partage avec Susan Sontag le prix Prince des Asturies de littérature et, en 2004, reçoit le Prix Érasme. Voici deux citations qui campent la caractère et le style de Fatima Mernissi.

Le message de Kant est basique : la féminité, c’est la beauté; la masculinité, c’est le sublime. Le sublime, bien sûr, c’est la capacité de penser, de s’élever au-dessus de l’animal et du monde physique. Et il est prudent de respecter la distinction car une femme qui touche au sublime est aussitôt punie de laideur. Les jugements de Kant, considéré comme « le plus éclairé des Allemands du siècle des lumières », sont aussi définitifs que ceux des ayatollahs. La seule différence entre eux deux est que l’ayatollah pose une frontière entre le privé (monde féminin) et le public (monde masculin), tandis que Kant la pose entre la beauté, privilège des femmes et l’intelligence, privilège des hommes. (in Le harem et l’occident)

Les Arabes ont osé deux choses qu’aucune grande civilisation n’avait osé : nier le passé, un passé-ténèbres d’une part, et occulter le féminin d’autre part. Or le passé et le féminin sont les deux pôles qui permettent de réfléchir à cette source de toutes les terreurs : la différence. 
Car comment distinguer le nouveau si l’ancien est interdit de « voir », si la Jahiliya (période pré-islamique) est trou noir, ténèbres existentielles ?
Et comment, dites-moi, distinguer le masculin, si le féminin est interdit de « voir », si la féminité est trou noir, béance-silence et visage-absence ? (in Islam et démocratie)

Rêves de femmes : une enfance au Harem

1. Commentaire de Marie-Gabrielle Le Nôtre

Ce roman est écrit à la 1ère personne du singulier : ce « je » est celui d’une petite fille née dans un « harem  domestique » :
Je suis née en 1940 dans un harem à Fès, ville marocaine du IXe siècle, située à 5 000 km à l’ouest de La Mecque, et à 1 000 km au sud de Madrid, l’une des capitales des féroces chrétiens.
Ce « je » traduit son regard sur le monde qui l’entoure, son questionnement, ses incompréhensions, ses jeux partagés avec son cousin germain Samir, cette relation enfantine qui sera appelée à se distendre au passage de l’état de nature à celui de culture ! Les vingt-deux chapitres sont une mosaïque d’histoires, de personnages et de lieux. Ils me semblent devoir être compris par deux lectures complémentaires. La première mêle fiction et réalité. La seconde mêle une écriture romanesque : la forme, et un véritable traité de sociologie : le fond. Quatre notions sont au cœur de l’ouvrage: les frontières, le harem, le pouvoir des mots et enfin Samir, le cousin germain.

Les « frontières sacrées d’Allah », hûdûd, sont présentes de la première à la dernière page.
« Nos problèmes avec les chrétiens, disait mon père, commencent, comme avec les femmes, lorsque les hudud, les frontières sacrées, ne sont pas respectées.»
« L’ordre et l’harmonie n’existent que lorsque chaque groupe respecte les hudud. Toute transgression entraîne forcément anarchie et malheur … »
« Une véritable frontière coupe la planète en deux. La frontière marque la limite du pouvoir, car partout où il y a une frontière, il y a deux sortes de créatures sur la terre d’Allah : d’un côté les puissants, et de l’autre les faibles. »
L’institutrice prêche l’obéissance absolue à la loi. Ces frontières infranchissables délimitent donc le cadre spatial et relationnel : monde Intérieur du harem – monde extérieur, homme – femme, Marocains – étrangers, Islam – chrétiens, ville – campagne, riches – pauvres, mariées – divorcées, aristocratie – peuple, instruits – illettrés… Et aussi code de l’habillement : traditionnel ou occidental, les lieux dans la maison : de la cour aux terrasses, l’âge qui donne la légitimité de la parole et de l’autorité par opposition aux jeunes et aux femmes. Ces barrières sont âprement défendues par les traditionalistes, la grand-mère en tête, et contestées par d’autres femmes comme la mère de Fatima.

« Le concept de harem est intrinsèquement spatial, c’est une architecture où l’espace public, dans le sens occidental du terme, est inconcevable, car il n’y a qu’un espace intérieur où les femmes ont le droit d’exister et un espace masculin extérieur d’où les femmes sont exclues. C’est pour cela que la bataille actuelle de la démocratisation du monde musulman se focalise et tourne jusqu’à l’obsession autour du voile et l’enfermement. »
« Un harem est défini par l’idée de propriété privée et les lois qui la règlement, en ce sens les murs sont inutiles, si on connaît les interdits on porte le harem en soi, c’est le harem invisible, on l’a dans la tête, inscrit sous le front et dans la peau… »
« Vous êtes dans un harem quand le monde n’a pas besoin de vous.
Vous êtes dans un harem quand votre participation est tenue pour si négligeable que personne ne vous la demande.
Vous êtes dans un harem quand ce que vous faites est inutile.
Vous êtes dans un harem quand la planète tourne et que vous êtes enfouie jusqu’au cou dans le mépris et l’indifférence
Une seule personne a le pouvoir de changer cette situation et de faire tourner la planète en sens inverse, et cette personne c’est vous. »

Le pouvoir de la parole est posé dès le deuxième chapitre lorsque la radio est écoutée en cachette après que la clef ait été subtilisée en l’absence des hommes. Dans Les contes de Schéhérazade, la parole défie la mort.
« Les mots sont comme des oignons, me dit-elle. Plus tu ôtes de pelure, plus tu trouves de signification. Et quand tu commences à découvrir plusieurs sens, le vrai et le faux ne veulent plus rien dire
« Je me ferai magicienne. Je cisèlerai les mots, pour partager les rêves avec les autres et rendre les frontières inutiles. »

Samir, le cousin germain né le même jour que Fatima. La relation entre le compagnon fusionnel de jeux dans l’enfance et la narratrice symbolise le comment on devient homme et femme dans la société traditionnelle marocaine musulmane. Ici s’illustre l’opposition nature – culture.
« Qu’y a-t-il derrière un hijab, ce voile qui signifie une frontière ?
 Ce qui est certain c’est qu’on ne voile pas « rien ».
 S’il n’y a « rien », on n’a pas besoin de hijab. »

2. Commentaire de Marine Tourniaire

Une enfance au Harem n’est pas une histoire linéaire mais plutôt le questionnement embarrassant pour les adultes voire osé de la narratrice et des cousins avec qui elle passe son enfance.

L’apprentissage porte sur l’importance de la concentration et celle des rêves, sur la beauté et l’entretien du corps, enfin sur la différence entre hommes et femmes dans l’épisode du Hammam qui marque la fin de l’enfance. On parle d’éducation, de politique, d’émancipation, de la vie des femmes, du bonheur, des rapport de force, de magie, de légendes, d’amour, de jeux. On retrouve les querelles générationnelles : le fossé entre générations moderne et traditionnelle apparaît à travers un motif de broderie.

La question de la définition du HAREM, monde qui intrigue la narratrice et ses cousins, parcourt tout le livre. Dans ce monde se mêlent le réel et les légendes ancestrales auxquelles s’ajoutent celles des enfants qui, en l’absence de réponse satisfaisante, inventent leurs propres histoires car aucun adulte ne clarifie ce qui se cache derrière ce mot.Ainsi le Harem fermé de tante Habiba à Fez, avec sa terrasse interdite qui engendre les peurs, s’oppose-t-il à celui ouvert de la ferme de Yasmina. Ici on pratique la natation, l’équitation, la broderie. On raconte ou invente des histoires. On va au cinéma et on rit beaucoup. La notion de frontière qui est à la base du fonctionnement du Harem, s’explique par le respect de la loi.

D’autres thèmes parcourent l’histoire de façon récurrente : la place et l’éducation des femmes et Les contes des 1001 nuits. Le personnage de la Princesse Budur, qui se fait passer pour un homme et à qui on propose une fille en mariage, et Le conte des oiseaux font l’objet de tout le chapitre 22.

On rencontre au fil des pages de nombreux personnages hauts en couleurs, au caractère bien trempé et souvent animés d’une belle créativité. Chacun contribue de diverses manières à l’éducation de la narratrice. Sa mère admire les pionnières du féminisme. Elle a lu Qacem Amin, égyptien qui, en 1889, souhaitait émanciper ses filles des foulards et leur demandait de changer le monde. Chama adore la chanteuse Asmahan. Tante Habiba fait de la mise en scène et donne une vision rassurante du futur. Il y a encore Zin (le beau Zin !), Tamou, Mabrouska, Mina, la déracinée, esclave venue du Soudan et à qui les femmes offrent un bananier qui lui fait revivre son pays.

On n’oubliera pas l’importance donnée aux mots, les relations Maroc-France avec l’insupportable présence française ni l’année 1956 qui proclame l’indépendance du Maroc. Le départ des armées françaises et l’arrivée des Américains interpellent les enfants lorsqu’ils constatent la séparation des Noirs et des Blancs. La mode du chewing-gum donne lieu à une nouvelle réflexion sur la place des femmes : une femme mâchant du chewing gum fait un acte révolutionnaire. Les Nationalistes sont les  premiers à envoyer leurs filles à l’école, filles qui sortent à visage découvert et habillées à l’occidentale. Les adultes ici ne sont pas des ennemis. On les questionne souvent, la narratrice essayant toujours de se montrer intelligente bien qu’elle ne soit pas cultivée.