Étiquettes

, , , ,

«L’intelligence n’est pas comparable à un vase qu’il faille remplir mais à un foyer qu’il faut allumer ; ce dont elle a besoin, c’est d’élan vers la recherche et de désir de la vérité.» Plutarque

«Vous voulez qu’on soit toujours conséquent ; je doute que cela soit possible à l’homme ; mais ce qui lui est possible est d’être toujours vrai : voilà ce que je veux tâcher d’être.» La nouvelle Héloïse

Etapes de vie

La vie de Rousseau se déroule dans un  siècle de paradoxes et de tensions (1712-1778) : émergence d’un esprit public particulièrement éloquent et inspiré, d’un bouleversement des valeurs morales et d’un mouvement philosophique qui prône un nouvel ordre des choses. 

Il nait à Genève dans une famille modeste protestante. Mme de Warens offre un refuge d’une dizaine d’années à sa jeunesse errante et misérable et lui permet de combler les lacunes de son éducation négligée. Sa personnalité se dessine déjà. 

Rousseau se décrit lui-même comme un grand timide doux, naïf et rêveur, ami de la simplicité et de la vérité. C’est dire d’emblée combien il est inadapté à la vie mondaine du 18ème siècle qui l’attend, incapable de maîtriser ses élans, de flatter ses interlocuteurs. Tout le contraire de Voltaire, à l’aise partout, parfait courtisan, doué d’esprit en société, capable de feindre, qui peut se permettre de provoquer puisqu’il plaît tout en s’accommodant de l’absolutisme des monarchies et des inégalités sociales. Rousseau livrera le combat de l’intuition contre la raison qui annonce le romantisme.

Après avoir quitté Mme de Warens, Rousseau vit de petits emplois : précepteur, professeur de musique, laquais, secrétaire. Son poste le plus prestigieux, secrétaire d’ambassade à Venise, lui ouvrira la porte des salons parisiens. 

La célébrité arrive à 38 ans avec son Discours sur les sciences et les arts en 1750 qui remporte le 1er prix de l’Académie de Dijon. C’est le tournant de sa vie. S’enchaînent alors Le devin de village, opéra joué avec succès à Versailles (1753), Discours sur les origines de l’inégalité (1754), La nouvelle Héloïse (1759), Du Contrat social et Emile ou de l’éducation (1762) dont l’avant-dernier chapitre Profession de foi d’un vicaire savoyard scandalisera catholiques et protestants. 

En trois ans de 1759 à 1762 et trois œuvres, un nouvel aspect de sa personnalité est apparu : en rebelle, il s’offre le luxe de mettre en ordre ses intuitions qui vont presque systématiquement à l’encontre de son siècle. Il dénonce aussi bien le carcan des règles et des privilèges de la société que celui du pouvoir monarchique absolu et de la religion d’état qui le soutient. Il assume et signe ses écrits si subversifs soient-ils.

Sans surprise, il est poursuivi par les philosophes des lumières et par les pouvoirs religieux soutenus par les parlements aussi bien à Paris qu’à Genève et Neuchâtel. On l’accuse de tous les vices : c’est un misanthrope farouche, fourbe, hypocrite, faussaire, prêcheur contradictoire, paranoïaque… Poussé par le besoin de se comprendre et aussi de se justifier, il écrit d’abord Les confessions puis Rousseau contre Jean-Jacques, ce qui ne le réhabilite pas tant on craint des révélations scandaleuses. 

Rousseau inspirateur de la Révolution

«Il faut beaucoup de sang et d’horreur pour inscrire une idée sublime dans la réalité.» La sagesse du fou, Lion Feuchtwanger.

Certes la notion de souveraineté populaire était déjà apparue avant lui, mais c’est Rousseau qui a en développé les concepts et les a exprimés de manière claire. 

Il dit avoir rédigé Discours sur les sciences et les arts et Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes sous le coup de l’inspiration. Il y oppose l’état de nature à la civilisation. Les hommes dits naturels sont égaux, il y a de la place pour tous, il n’y a pas de compétition. C’est l’organisation sociale et la propriété qui créent la hiérarchie sociale et engendrent inégalités et despotisme. 

«Le premier qui, ayant enclos un terrain, s’avisa de dire ceci est à moi et trouva des gens assez simples pour le croire fut le vrai fondateur de la société civile … Le sauvage vit en lui-même ; l’homme sociable, toujours hors de lui, ne sait vivre que dans l’opinion des autres, et c’est, pour ainsi dire, de leur seul jugement qu’il tire le sentiment de sa propre existence.» 

Dans Du contrat social, Rousseau revient sur l’utilité commune, fondement de la société. La volonté générale fait les lois qui organisent les relations entre sujets et souverain et déterminent les règles de la liberté civile. Il préconise un pacte fondé sur une exigence de réciprocité. Tous s’engagent, souverain et citoyens, à respecter les lois édictées par la volonté générale. Ce contrat social fonde la République. Il préfère à la démocratie telle que nous l’entendons l’autorité d’un souverain reconnu comme un être vertueux. Il en résume les qualités requises dans son Oraison funèbre du Duc d’Orléans. Ses idées essentielles : liberté et égalité, dénonciation de l’esclavage et de l’intolérance, séparation des pouvoirs exécutif et législatif, culte fédérateur d’un Etre suprême.

Le roman de Feuchtwanger repose sur une hypothétique rencontre. Robespierre tout jeune encore serait venu à Ermenonville en 1778. Il est très peu probable que les deux hommes se soient parlé, mais Robespierre se réfère souvent à Rousseau : 

«Je compris cette grande vérité morale et politique annoncée par Jean-Jacques, que les hommes n’aiment jamais sincèrement que ceux qui les aiment, que le peuple seul est bon, juste, magnanime, et que la corruption et la tyrannie sont l’apanage exclusif de ceux qui le dédaignent.» Article du Défenseur de la constitution.

«Personne ne nous a donné une plus juste idée du peuple que Rousseau, parce que personne ne l’a plus aimé.» Discours aux Jacobins (1792)

Dès juillet 1790, l’Assemblée constituante décide de placer le buste de Rousseau dans la salle des séances et à l’automne 1792 de transférer son corps au Panthéon. Pour mémoire, la Déclaration d’indépendance américaine rédigée par Jefferson date de juillet 1776.

Rousseau historien du cœur humain

«Je ne veux pas philosopher avec vous, mais vous aider à consulter votre cœur… Cherchez la vérité vous-même.» Profession de foi du vicaire savoyard

«Historien du coeur humain», ainsi se décrit Rousseau dans Rousseau contre Jean-Jacques. Il précise sa méthode. Pour lui, l’homme est libre, donc responsable. Dans la lignée de St Augustin, il est convaincu de l’importance de la conscience qui mène à Dieu. L’étude de la morale est inutile, c’est aux hommes de faire bon usage de leur liberté par la réflexion. Il préfère à l’athéisme des philosophes des lumières une  religion individuelle qui relève de l’intime et se décrit comme «un croyant sans symbole ni fioriture qui s’en tient à l’Evangile». Ni intermédiaires, ni dogmes, ni miracles.

Cependant l’homme est un animal sociable. Conséquence de ses intuitions, Rousseau doit réinventer la vie sociale. Il ne veut pas « de savants mais des hommes ». L’Emile est une révolution en matière d’éducation. Il y suit pas à pas depuis sa naissance un élève qui devient disciple à l’âge adulte. Points essentiels: précepteur laïc, éducation dictée par la nécessité selon «la dure loi de la vie» et non par des préceptes moraux. En résumé, pas de contraintes dictées par les convenances car elles engendrent le mensonge, mais un éveil du bon usage de la liberté individuelle par la réflexion…

Rousseau oppose l’amour de soi essentiel à la vie à l’amour-propre induit par la dépendance d’autrui. Nous arrivons à l’amour et à l’amitié. Rousseau a véritablement inventé un nouveau langage pour les décrire surtout dans La nouvelle Héloïse. Il écrit ce roman en pleine extase amoureuse et fabrique ses personnages d’après nature : Mme d’Houdetot est Julie, Mme d’Epinay sa cousine, St Preux lui-même. Il y décrit une micro-société idéale résolument préservée de la vie mondaine : relations conjugales, éducation des enfants, solidarité familiale, solidarité avec les subalternes…, tout y est empreint d’un idéalisme imprégné de bon sens et d’intelligence, mais révolutionnaire pour une société de préjugés et d’apparences. 

La passion est dangereuse : « On jouit moins de ce qu’on obtient que de ce qu’on espère, et l’on n’est heureux qu’avant d’être heureux.» La nouvelle Héloïse

…. quelquefois cruelle : « Hélas ! Ce fut bien tard, ce fut bien cruellement brûler d’une passion non moins vive que malheureuse pour une femme dont le cœur était plein d’un autre amour. » Confessions (à propos de Mme d’Houdetot).

… le mariage est plus sage : « L’amour est accompagné d’une inquiétude continuelle de jalousie ou de privation, peu convenable au mariage, qui est un état de jouissance et de paix. » La nouvelle Héloïse

… et la découverte d’une mère initiatrice délicieuse : « Dès le premier jour, la familiarité la plus douce s’établit entre nous au même degré où elle a continué tout le reste de sa vie. Petit fut mon nom, Maman fut le sien… » Les confessions

Rousseau inventeur du sentiment d’exister

C’est auprès de Mme de Warens que Rousseau découvre ce qui lui est important, ce qu’il désire, ce qu’il est réellement. Il décrit une possession qui tient « à tout ce par quoi l’on est soi, et qu’on ne peut perdre qu’en cessant d’être. » Par la suite, il ne cessera de plaider la vérité et le courage de revenir à soi. Cette opération intime est doublement difficile : il faut se défaire de l’opinion des autres et regarder en face le théâtre de ses petites passions. 

« Je veux que vous lisiez le vrai système du cœur humain rédigé par un honnête homme » Rousseau contre Jean Jacques

Rousseau décrit une première expérience à 40 ans où « la gloire littéraire dont à peine la vapeur m’avait atteint que j’en étais déjà dégoûté.» Rêveries, 3ème promenade. Paradoxalement, ce sont les continuelles poursuites dont il était victime qui l’ont aidé à prendre ses distances avec le monde et ses convenances. Il préfère son « assentiment intérieur » aux « arguties des philosophes », « missionnaires d’athéisme et très impérieux dogmatiques » et crée son propre chemin. 

Dans Multiculturalisme : différence et démocratie, Charles Taylor insiste sur l’importance de cette reconnaissance de soi : « Etre fidèle à moi-même signifie être fidèle à ma propre originalité qui est quelque chose que moi seul peut énoncer et découvrir. En l’énonçant, je me définis moi-même du même coup. Je réalise une potentialité qui est proprement mon bien. »  Cette reconnaissance donne à chaque humain sa dignité, elle est un besoin vital dont découle le respect qui lui est dû. La démocratie doit concilier égalité et identité propre à chacun. Selon les conceptions morales plus anciennes, la plénitude de soi était accessible dans des sources telles que l’Idée du bien ou de Dieu. Rousseau apporte une révolution : la source est en nous-même. Comment l’atteindre ? Il parle joliment de « s’éclairer en dedans » Rêveries, 3ème promenade.  Il préconise de « Suivre la voix de la nature qui est en nous » dans la solitude et le recueillement. On parlerait aujourd’hui de voix intérieure authentique et l’on pense à François Jullien: «… suis-je parvenu à ce jour où, en tirant parti de ma vie passée pour, revenant sur elle et m’en décalant, ne plus répéter ma vie, mais la reprendre et commencer effectivement d’exister ? » Une seconde vie.

Pour terminer, voici les paroles que prononce Julie au moment de mourir: « Je ne vois rien qui n’étende mon être, et rien qui le divise ; … mon imagination n’a plus rien à faire, je n’ai rien à désirer ; sentir et jouir sont pour moi la même chose ; je vis à la fois dans tout ce que j’aime, je me rassasie de bonheur et de vie. O mort, viens quand tu voudras, je ne te crains plus, j’ai vécu, je t’ai prévenue ; je n’ai plus de nouveaux sentiments à connaître, tu n’as rien à me dérober. » La nouvelle Héloïse

Catherine Finaz-Piketty
28 octobre 2018