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Confusion de langues entre les adultes et l’enfant

extrait de la correspondance entre Sandor Ferenczi et Sigmund Freud cité par Sarah Chiche dans l’Histoire érotique de la psychanalyse

Les enfants ont besoin d’amour et de tendresse. Ils en ont physiquement besoin. Il y a malheureusement des adultes qui vont interpréter, perversement, ce besoin de tendresse comme une demande sexuelle. Le langage de la tendresse, celui de l’enfant, est reçu par ces adultes-là comme un langage érotique parce que, pour l’adulte, l’amour est « Eros » et même amour génital. Pour l’enfant en revanche, même si ses pulsions le travaillent intensément, produisant des effets de grâce dans ses gestes, une irradiation séductrice du regard, de mystérieuses anticipations charnelles de l’amoureuse ou de l’amoureux qu’il sera plus tard, c’est précisément à l’abri de l’amour tendre qu’il sollicite…
Cette confusion, qui évoque le charmeur, aboutit à des situations où, incapable de protester, l’enfant va se laisser abuser par l’adulte. Et, pour conserver la part de tendresse qui vient de l’adulte, il va endosser la culpabilité de l’adulte abuseur et s’identifier à ce qu’il veut en accordant ses désirs aux désirs de son agresseur, voire en les devançant avec un zèle docile qui passera, à tort, pour du consentement.

Le texte de Gabriel Tallent est un premier roman écrit sur un temps long, plusieurs années.
« My absolute darling » réalise la performance de nous déranger tout en nous attirant suffisamment pour nous donner malgré tout l’envie de ne pas lâcher le livre, nous plaçant dans une posture de séduction-répulsion qui mime en nous ce qui est le thème central du livre.
Or ce livre est un roman. Or comme le sont, je pense, les grands romans ils disent à la fois beaucoup de leur auteur et de la société dans laquelle il vit. Il dit, peut-être à son insu, de son intimité, de son cercle familial rapproché et du bain sociétal dans lequel l’un et l’autre sont plongés. Le genre romanesque dit mieux, à mon avis, plus et au-delà de la vérité que la narration historique. Il se nourrit de la construction sociétale dont les fondements mythologiques (Urgeschicht) et le développement symbolique voire imaginaire rendent ainsi mieux compte d’une réalité au-delà du réel. Le réel est ainsi rendu sensible. Le subjectif surpasse l’objectivité froide.
C’est ainsi que se développent la complexité et l’ambivalence, l’ambiguité même de l’amour-haine, de la séduction-répulsion, de la douceur-violence, de la faiblesse-force, de la confusion des genres dans leur expression du féminin et du masculin.
Complexité dérangeante d’autant plus que les contraires se mêlent au point de ne plus s’opposer,pour se confondre souvent, si ce n’est pour se contredire parfois. Une force devient faiblesse. Un vice devient vertu. Le pervers, et c’est un comble, devient humain. On ne sait plus où est le juste endroit. On ne sait plus qui absoudre ou condamner.
Nous sommes dans une situation tragique, nous sommes en pleine tragédie. Nous sommes au bord de l’abîme et la seule issue, le seul dénouement possible, comme dans les tragédies antiques, c’est la mort.

Là est «  l’humain, le trop humain «, « la banalité du mal » dénoncée par Hannah Arendt avec le risque Nietzchéen que « l’immoralité admise et acceptée par le plus grand nombre ne devienne moralité ».

L’inactualité de ce qui est resté « bien » à travers les temps immémoriaux de l’histoire dépasse les petits arrangements de la conformité consensuelle du moment de l’actualité. « C’est avec l’ancien que l’on fait le plus neuf ».

Notes pour réfléchir :
– L’inceste ne relève du statut pénal en France qu’en 2016. Il concerne seulement les violences sexuelles sur mineur avec qualifications spécifiques requises.
– Au-delà de 18 ans, ce n’est pas automatiquement de l’inceste et la famille collatérale n’est pas concernée (cousin, grand oncle…)
– D’après l’INED sur la population générale 5% des femmes et 1% des hommes auraient été victimes d’inceste.
– Etre victime d’inceste expose à des risque psychosociaux majorés, troubles psychologique de type état limite (borderline), conduites addictives, troubles du comportement alimentaire…
– 50% des filles toxicomanes auraient été victimes d’abus sexuels.
– Le profil psychopathologique du pervers est une entité spécifique à part qui n’entre ni dans les névroses, psychoses ou états limites . Le pervers échappe le plus souvent au circuit habituel du champ de la santé du fait du clivage psychique.
– « cliver » c’est séparer la réalité psychique en deux parties. Une partie de la personnalité accepte ce qui se passe et l’autre la dément absolument. Le clivage n‘est pa s l’apanage du seul pervers.
Il est délicat d’écrire ce que l’on doit considérer comme des interprétations (mes interprétations) et qui ne sont que des conjectures interprétatives sans aucun autre fondement que ma subjectivité :
– L’auteur aurait été élevé par un couple de lesbiennes ; la figure paternelle fantasmée en at-elle été exacerbée dans la caricature violente perverse.
– La violence et la la sublimation légendaire des armes à feu aux Etats Unis s’inscrivent bien dans la mythologie de la force et du dépassement de soi pour la conquête réelle et symbolique de l’Ouest mythique.
– Le père pervers pourrait être une représentation exaltée de l’ultralibéralisme consumériste où « l’objet d’amour » devient « objet de consommation » par réïfication de sa fille. On est bien dans la perversité et selon son orientation philosophique, on extrapole ou pas.
J’ai pris le risque de dévoiler le fond de ma pensée. Est-ce du courage ? Non ! C’est reconnaître la fonction du livre et de sa lecture qui permet à chacun de se faire un peu auteur du livre et ainsi de lui rendre hommage dans l’honneur et le respect de son art… romanesque.

Jacques Afchain