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Ce roman de Gabriel TALLENT m’a beaucoup touchée par la force de son écriture brute et directe concernant un sujet qui se présente comme tout autant brut et direct: l’inceste.
Avant même d’être témoin d’actes incestueux, le lecteur est d’emblée plongé dans un climat familial qui interpelle. Turtle grandit autour des armes à feu, données par son père avec qui elle vit seule. Le grand-père, que son père appelle Daniel, constate avec passivité que « c’est pas comme ça qu’on élève une gamine ». Elle manie mieux les armes que ses leçons de vocabulaire et son père lui confie un revolver en lui disant « fais pas ta petite connasse Croquette ».
Le décor est planté, nous sommes au cœur de ce que les psychanalystes nomment l’incestuel (PC RACAMIER 1995)
L’incestuel est souvent un prélude à l’inceste. Il peut y avoir de l’incestuel sans inceste et de l’inceste sans incestuel. Ce roman nous plonge dans les deux à la fois. L’inceste est l’acte, la pulsion satisfaite par l’acte, tandis que l’incestuel est un climat familial portant l’empreinte de l’inceste : la confusion y règne, confusion des places, confusion dans la différence des sexes et des générations, les paradoxes, les secrets qui excluent le monde extérieur constituent le lit de l’incestuel.
p20 « Il existe des parts d’elle qui demeurent sans nom, sans identification, puis il leur donne un nom, et elle se perçoit alors clairement à travers ses mots, et elle se déteste. »
Ce qui sous tend ce climat est la relation d’exclusivité qui lie l’enfant à son parent. Plutôt que de liens, nous pourrions parler de ligatures car, pour faire régner l’incestuel, il faut bien que l’enfant ne puisse voir le monde qu’à travers le prisme imposé par son parent, qu’à travers cette relation dans laquelle il est pris et dont sa soumission est la condition sine qua non pour qu’aucun des deux ne périsse.
Ensemble ils sont un, à deux ils sont un tout que le monde extérieur, personnifié par la maîtresse, voudrait individuer, mais ils luttent, au risque qu’un des deux ne disparaisse.
P21 « Cette école c’est rien mais tu dois quand même jouer le jeu […] qu’est ce qui se passe dans ta petite tête ? Tu le sais Croquette ? Tu sais ce que tu représentes pour moi ? Tu me sauves la vie ».
La relation d’emprise s’exerce, se resserre autour de Turtle qui œuvre elle aussi, sous nos yeux, en s’offrant à son père dans une première scène d’inceste insoutenable. Turtle y est la victime aveuglée d’une emprise, elle se présente comme complice de l’inceste. Et le nœud de cette ligature est bien là: si Martin est coupable, Turtle peut s’imaginer l’être tout autant dans ce schéma familial singulier où elle est assignée à longueur de journée à une position de petite moule illettrée. Elle ne comprend rien, lui sait, bien mieux que le corps enseignant, bien mieux que le grand-père.
Quoi de plus déroutant si l’on en reste à une lecture naïve, si l’on reste comme Turtle aveugle face à cette emprise mortifère dans laquelle elle paraît se lover ?
Car il y a bien deux niveaux de lecture qui nous sont présentés : A la vision d’un père aimant se superpose une effraction. Lorsqu’il se montre soucieux de la préparer à un monde apocalyptique, on peut y lire la disqualification qui resserre l’asservissement, là où il y a connivence, nous devinons l’aliénation. Et c’est bien dans ces paradoxes-là que grandissent les enfants victimes d’incestuel.
P35 « Je pensais que le couteau était censé prendre soin de toi, pas l’inverse. Je pensais que c’était son rôle. » Allégorie de l’héritage du grand-père, de la transmission que Martin annihile mais dont Turtle finira par savoir faire usage.
Ici, comme dans toute famille où règne l’incestuel, la loi en vigueur interdit mais elle ne protège pas, les paradoxes distillent la confusion et tuent la pensée.
Turtle est à un tournant de sa vie, elle a 14 ans, elle entre dans l’adolescence et, à notre soulagement, elle est comme tout adolescent, en passe de refuser de ne voir le monde qu’à travers les yeux des adultes, nous la sentons sur le point de partir à la recherche de ce qu’on ne lui a jamais montré : elle-même.
Turtle s’exile et découvre Jacob et Brett qui la mènent à Caroline qui la mène à sa mère. Et enfin cette question : qui est sa mère ? Que lui est-il arrivé ? D’où vient Turtle ?
La question des origines se pose enfin. Pour le psychanalyste PC RACAMIER, l’exclusion des origines est une condition nécessaire à toute mise en acte incestueuse .
Il écrit :
« les secrets incestuels ont la funeste propriété d’altérer, d’affaiblir et de détourner en nappes concentriques l’exercice du jugement, et cela non pas seulement parce qu’ils installent une série proliférante de barrages sur le cours des eaux du moi, mais aussi, de façon plus diffuse encore, parce qu’ils dévitalisent l’exercice même de la pensée des origines, cette pensée qui est la condition discrète et vitale de l’exercice des capacités du moi. » (L’inceste et l’incestuel, 1995)
La question des origines se pose donc et, dans le personnage du grand-père nous osons porter l’espoir qu’il incarne quelque chose qui tienne, enfin.
Mais c’est un grand-père que l’on devine absent, passif, alcoolique, peu concerné par le sort de son fils, un grand-père qui a peut-être lui-même laissé un climat incestuel s’installer entre Martin et sa mère.
Le point de basculement du récit est la mort de ce grand-père. Confronté au manque, au deuil, la situation de Martin s’embrase. La disparition de ce grand-père fait indéniablement basculer le père dans une mégalomanie et un sans limite qui les mène à la barbarie dont cette fois est victime un troisième personnage : Cayenne. Cayenne n’est pas un tiers, elle est un double. Double de Turtle ? Toujours est-il que ce qu’elle voit en Cayenne est ce qu’elle n’a pas été en capacité de voir en elle-même.
Nous sommes alors témoins de l’ultime tentative d’emprise du père : entraîner Turtle dans sa barbarie et perpétuer leur pacte ou aboutir à l’anéantissement du lien. Et Turtle choisit.
Je n’en veux pas à Gabriel Tallent d’avoir écrit une fin que je dirais plus métaphorique que réaliste. Le sursaut de Turtle, sa fuite et ce combat acharné, seule, toujours seule, pour achever son père, tout en lui murmurant qu’elle l’aime, m’a été utile et réparateur même si elle ne ressemble pas aux issues les plus probables pour les victimes d’inceste. Je lui suis reconnaissante d’avoir terminé ce récit avec une Héroïne qui met en acte sa libération. A la fin de cette lecture éprouvante, il m’aurait été difficile de la quitter autrement.
Le dernier chapitre nous rappelle tout de même que Turtle, comme toutes les victimes d’inceste, est assaillie par ses démons et aura besoin d’effectuer encore un chemin long et tortueux pour être un tant soit peu libérée psychiquement de son histoire.

Loane Robert