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Patricia s’était levée et lisait à haute et très précise voix la scène de l’inceste de My absolute darling de Gabriel Tallent. Patricia lisait, l’auditoire était en suspens et mon esprit divaguait. Je pensais à Judith et Holopherne, à deux tableaux présentés à l’exposition Caravage du Musée Jacquemart André à Paris.

L’un est d’Artemisia Gentileschi, l’une des rares peintres féminins de son époque. Elle avait appris le métier dans l’atelier de son père Orazio, à Rome. Comme elle ne put suivre les cours d’une académie, alors exclusivement réservée aux garçons, son père lui donna comme professeur le peintre Agostino Tassi. Ce père, si attentif à sa fille, connaissait-il les amours d’Héloïse et Abélard ? Hélas, ce fut bien pire ! Qu’on en juge par cette déposition d’Artemisia tirée des actes du tribunal papal.

« Il ferma la chambre à clef et après l’avoir fermée il me jeta sur le bord du lit en me frappant sur la poitrine avec une main, me mit un genou entre les cuisses pour que je ne puisse pas les serrer et me releva les vêtements, qu’il eut beaucoup de mal à m’enlever, me mit une main à la gorge et un mouchoir dans la bouche pour que je ne crie pas et il me lâcha les mains qu’il me tenait avant avec l’autre main, ayant d’abord mis les deux genoux entre mes jambes et appuyant son membre sur mon sexe il commença à pousser et le mit dedans, je lui griffai le visage et lui tirai les cheveux et avant qu’il le mette encore dedans je lui écrasai le membre en lui arrachant un morceau de chair. » Eva Menzio, Artemisia Gentileschi, Lettres précédées par les Actes d’un procès de viol, Milan, 2004.

Artemisia est née en 1593. La scène précédente se passe lorsqu’elle a 19 ans et son tableau Judith décapitant Holopherne est daté des années 1611-1614. Il y a un certain flou dans les dates mais les commentateurs s’accordent à reconnaître dans la décapitation un écho à la scène du viol. Judith est l’autoportrait d’Artemisia et Holopherne a la tête de Stassi. Artemisia dut exorciser le traumatisme et, pour que l’exorcisme fonctionne, le faire avec art. Ainsi naquit un chef d’œuvre.

L’autre tableau est celui du Caravage. Il est antérieur d’une douzaine d’années à celui d’Artemisia et suit de près l’affaire des Cenci dont Stendhal o tiré une Chronique italienne. Il n’est pas question d’auto fiction ici mais plutôt d’une bande dessinée à deux images : la première représente Judith les seins nus comme l’a révélé la radiographie du tableau, dans l’autre, définitive, Judith porte une élégante chemise blanche. Et voici qu’intervient le dessein et le destin de Béatrice Cenci, fille de Francisco Cenci, sœur de Giacomo et Bernardo et dans l’intimité affectueuse de Lucrezia, la seconde épouse de Francisco. Ajoutons aux personnages du drame le beau monsignor Guerra et les deux serviteurs Marzio et Olimpio. L’opéra peut commencer. Lisez Stendhal.

Puisque le thème de la soirée est l’inceste, voici un passage qui illustre le caractère de Francisco Cenci et les sévices qu’il faisait subir à Béatrice et à Lucrezia. « Francisco tenta avec les menaces et en employant la force de violer sa propre fille, Béatrix, laquelle était déjà grande et belle ; il n’eut pas honte d’aller se placer dans son lit, lui se trouvant dans un état de complète nudité. Il se promenait avec elle dans les salles de son palais, lui étant parfaitement nu ; puis il la conduisait dans le lit de sa femme, afin qu’à la lueur des lampes la pauvre Lucrezia pût voir ce qu’il faisait avec Béatrice. »

Face à la répétition de telles infamies, la famille décide de tuer le père et appelle le signor Guerra pour mettre au point le complot et Francisco est assassiné.

Première idée du Caravage. Beatrix, comme Artemisia, est une fille de caractère. Holopherne (Francisco), aviné et épuisé par son exploit, s’endort. Judith (Béatrice) s’arrache à son étreinte, aperçoit l’épée du général et une idée fulgurante lui traverse l’esprit. Sans se préoccuper de sa tenue, elle se précipite sur l’épée et en projette le tranchant de toute sa rage sur le cou d’Holopherne.

Reprenons la chronique. Une enquête a lieu. Giacomo, Lucrèce et Béatrice sont condamnés à mort sur la place du Pont St Ange devant une foule énorme. Et voici l’épisode des vêtements.

« Madame ma mère, dit Béatrice, l’heure de notre passion approche ; il sera bien que nous nous préparions, que nous prenions ces autres habits et que nous nous rendions pour la dernière fois le service réciproque de nous habiller. » Un peu plus loin : « Béatrice, par la rapidité de ses mouvements, évita au moment où son voile de taffetas lui fut ôté que le public aperçût ses épaules et sa poitrine ».

Le geste émut le Caravage et il habilla Judith.

Bruno Autin