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Eugène Grindel (1895 -1952), Paul Eluard en poésie, mort brutalement à 57ans, nous laisse une soixantaine de recueils, près de 3600 poèmes engagés dans les événements du siècle qu’il traverse: deux guerres mondiales, la révolution psychanalytique , le mouvement dada qui ouvre la porte à l’aventure surréaliste suivie du grand rêve communiste. Ses amis se nomment André Breton, Aragon, Max Ernst, Soupault, Desnos, Crevel, Lorca, Dali, Bunuel, Picasso… Ses femmes, car elles sont trois à l’avoir aimé et partagé sa vie, sont Gala, Nusch et Dominique.

GALA

Premier amour, l’aventure avec Gala. Encore adolescent, il est envoyé en sanatorium dans les Alpes suisses pour soigner sa tuberculose, il y rencontre une jeune russe, Elena Diakonova, mieux connue sous le nom de Gala, qui voudra partager leur amour avec le peintre Max Ernst avant de partir en Espagne avec Salvador Dali. Ils échangent leurs premiers poèmes, brûlent d’un même amour. Quand la guerre éclate, elle le supplie de rester auprès d’elle, il la supplie de le laisser libre de partir au front… Ils se marieront en 1917. Pour elle, il écrira

L’amoureuse

Elle est debout sur mes paupières
et ses cheveux sont dans les miens…

et, plus tard:

Mourir de ne pas mourir (1924)

Ta chevelure d’orange dans le vide du monde…
Amour, ô mon amour, j’ai fait voeu de te perdre
La forme de tes yeux ne m’apprend plus à vivre…
Qui es-tu? Tournes-tu le soleil de l’oubli dans mon coeur?

En 1926, ce qui devait s’appeler « L’art être malheureux«   devient « Capitale de Douleur« .

Je sors au bras des ombres, je suis au bas des ombres, seul.

Après un différent avec le groupe surréaliste qui nie la poésie personnelle, il décide de se taire  tout à fait et s’embarque à Marseille pour un tour du monde. Arrivé à Saîgon il retrouve Gala, venue l’attendre avec… Max Ernst. Pour elle, il écrit alors:

La courbe de tes yeux fait le tour de mon coeur…
Je chante la grande joie de te chanter
La grande joie de t’avoir ou de ne pas t’avoir…
Je chante pour chanter, je t’aime pour chanter
Le mystère où l’amour me crée et me délivre…
 

En 1928, une rechute de tuberculose les renvoie tous deux en sanatorium: ce seront leurs dernières journées ensemble.

Ta chevelure glisse dans l’oblique et justifie notre éloignement…

Vient le temps du désenchantement :

Sans rancune

Il fait un triste temps
Il fait nuit noire
A ne pas mettre un aveugle dehors
Toute l’infortune du monde
Et mon amour dessus
Comme une bête nue

 mais soudain:

Il fallait bien qu’un visage
Réponde à tous les noms du monde !

NUSCH

En décembre 1929, Eluard a rencontré Maria Benz qu’il épousera en 1934. C’est l’adorable Nusch pour qui il écrira, sans doute, ses plus beaux poèmes d’amour.

Adieu Tristesse, Bonjour tristesse
Tu es inscrite dans les lignes du plafond
Tu es inscrite dans les yeux que j’aime…

Nush ou Gala?

1936, dans le recueil « Les Yeux Fertiles »

On ne peut te connaître
Mieux que je te connais.

En 1939, jaillit « Médieuse »

Chargée
De fruits légers aux lèvres
Parée
De mille fleurs variées
Glorieuse
Dans les bras du soleil…
Je parle d’un jardin, je rêve
Mais j’aime justement…
Elle va s’éveiller d’un rêve noir et bleu
Elle va se lever de la nuit noire et bleue…

En 1942 paraît « Poésie et vérité ». La guerre a déferlé a nouveau. Eluard comme beaucoup de ses amis, s’est engagé dans la résistance. Son poème « Liberté » est parachuté sur les maquis de France.

Sur mes cahiers d’écolier… j’écris ton nom: LIBERTE

Ce qu’on ne sait pas toujours, c’est qu’avant d’écrire le mot « Liberté », il écrivit en son lieu et place le nom de Nush et que c’était à elle que fut d’abord dédié ce chant d’amour. Il reviendra sur cette période noire de la guerre dans « Au Rendez-vous allemand » et même de l’après-guerre dans un poème peu connu où sa sensibilité à l’égard des femmes se montre vive et sa lucidité exacerbée:

La femme tondue

En ce temps là on maltraitait les filles
Pour ne pas châtier les coupables.

Puis vient :

Le dur désir de durer

Un seul désir disputait
Chaque étoile à la nuit montante
Un seul sourire pour nous deux

Et survient le drame. Alors qu’à l’issue de cette guerre exténuante, Eluard, toujours de santé fragile, partait se reposer dans les Alpes, il est rappelé par un télégramme qui lui annonce la mort soudaine de Nush. Le monde chancelle, sa vie vacille. C’est le 28 novembre 1946.

Nous ne vieillirons pas ensemble

Voici le jour
En trop: Le temps déborde…
Mon amour si léger prend le poids d’un supplice
Notre Vie
Notre vie tu l’as faite, elle est ensevelie
Aurore d’une ville un beau matin de mai
Sur laquelle la terre a refermé son poing…
Et la mort entre en moi comme dans un moulin.

Et encore:

Mon amour, mon petit, ma couronne d’odeurs
Tu n’avais rien de rien à faire avec la mort !

Suivent des années noires où l’on craint même pour sa raison. De nouveaux engagements politiques vont lui donner des raisons de vivre: en Espagne contre Franco et en Grèce contre les colonels:

Grèce ma rose de raison …

DOMINIQUE

Au Congrès Mondial de la Paix à Mexico, il rencontre Dominique Lemort qu’il épousera en 1951. C’est pour lui une résurrection comme en témoigne le recueil « Le Phénix »

Nous tournons le dos au couchant
Tout a la couleur de l’aurore

Un peu plus loin:

La nuit n’est jamais complète,
Il y a toujours puisque je le dis, puisque je l’affirme
Au bout du chagrin une fenêtre ouverte, une fenêtre éclairée…

Et vient le recueil « Dominique aujourd’hui présente ».

J’ai su passer trois ans et des milliers d’années
A vivre comme vivent les soleils couchés
Mais maintenant:
Il y a dans les bois des arbres fous d’oiseaux.

Il affirme:

Notre printemps est un printemps qui a raison

et lui dit

Je t’aime
Je t’aime pour toutes les femmes que je n’ai pas connues
Je t’aime pour les temps que je n’ai pas vécu…

Plus loin:

Nous deux nous tenant par la main
Nous nous croyons partout chez nous
Sous l’arbre doux, sous le ciel noir
Dans la rue vide, en plein soleil…
L’amour n’a rien de mystérieux.
Nous sommes l’évidence même.
Les amoureux se croient chez nous.

Cette fois, c’et lui qui partira le premier. Sans que rien ne l’ait laissé prévoir, il meurt subitement d’une crise cardiaque le 18 novembre 1952.

Françoise Autin

23 mars 2019, à la Galerie Kraft de Dieulefit  pour le Mois des Poètes