Étiquettes

, , ,

Je suis faite de telle sorte que rien n’est réel que je ne l’écrive. Chaque jour contient beaucoup plus de non-être que d’être… Une grande part de la journée n’est pas vécue consciemment. On marche, on mange, on voit des choses, on s’occupe de tout ce qu’il y a à faire : l’aspirateur en panne, commander le dîner… Lorsque c’est une mauvaise journée, la proportion de cette ouate, de ce non-être, est beaucoup plus grande… Le véritable romancier parvient à rendre les deux sortes d’être.

De là vient la conviction de Virginia Woolf que l’histoire – ses péripéties – ne constitue pas l’essence du roman Oui, hélas, le roman raconte une histoire, déplorait-elle dans une conférence sur « L’aspect du roman ». En juin 1922, elle travaille à la nouvelle « Mrs Dalloway dans Bond Street » dans laquelle elle tente une synthèse entre faits et vision. Dans ce portrait de la haute société, elle suit pas à pas dans les rues de Londres la futile Clarissa Dalloway dont le courant de conscience conduit le lecteur dans les rues d’une capitale animée et moderne qui fournira le début de Mrs Dalloway. A sa nouvelle « Le Premier Ministre », elle emprunte le personnage de Septimus Smith qui, conscient d’avoir quitté la société des hommes, n’est plus capable de commerce avec ses congénères et envisage d’assassiner le Premier Ministre avant de se donner la mort.

Cette fois, je crois avoir découvert un filon. J’espère en extraire tout l’or… et mon filon d’or est très profond, dans des galeries très tortueuses. Je dois avancer péniblement pour l’exploiter, me courber, avancer à tâtons.

Le récit s’organise autour du temps qui s’écoule au cours d’une promenade dans le centre de Londres une journée de juin, rythmée par le carillon de Big Ben qui égrène les heures du matin jusqu’au soir de la réception de Clarissa Dalloway. Dans cette journée, les pensées où passé et présent se mêlent échappent à toute chronologie et apparaissent les fantômes de Peter Walsh, de la tante de Clarissa ou de Sir William Bradshaw, psychiatre brièvement en contact avec Septimus.

La romancière s’impose la contrainte d’unités de lieu et de temps et se propose simultanément de suivre l’évolution psychologique de ses personnages de leur jeunesse à l’âge adulte. Elle doit donc inventer un mode d’écriture qui ménage une ouverture au passé dans les courants de conscience arrimés au présent. Elle opère ce dévoilement progressif par des retours en arrière qui creusent peu à peu le passé et remontent à la surface des pans de souvenir ou d’expérience.

Mrs Dalloway dit qu’elle achèterait les fleurs elle-même.

Dès cet incipit devenu célèbre, Virginia Woolf plonge le lecteur dans le flot continu de ses pensées, l’entraînant de manière décousue dans une promenade intérieure où la parole est plurielle, éclatée et mouvante, l’ écriture sinueuse faite de détours, de parenthèses, d’hésitations et de suspensions
Le courant de conscience instaure une temporalité qui saisit avec finesse l’instantanéité et la fulgurance des états d’âme pour aboutir à un montage en parallèle du présent et du passé des personnages au gré des associations mentales que provoque le choc des sensations éprouvées dans le présent.

Dans cette nouvelle manière de nouer une intrigue, il y a certes une trame évènementielle, voire des éléments dramatiques : Clarissa retrouve son amour de jeunesse, Peter Walsh et se souvient de leur rupture tandis que lui s’interroge douloureusement sur son avenir ; Septimus, un ancien combattant, se suicide. L’essentiel, toutefois, consiste en l’intrication des lignes de vie des protagonistes telle que le texte lentement la révèle grâce à la structure englobante de la préparation de la soirée où convergeront les différentes destinées des personnages. Ainsi Virginia Woolf réussit-elle à concilier l’évanescence du principe du courant de conscience avec la fluidité incessante du temps, un temps dont le passé est sans cesse ramené au présent et fait d’instants impalpables : le frémissement, l’élan des poulains au galop… un journal qui s’envole… une voilette de dame qui flotte… des rideaux jaunes qui ondulent… le tintamarre d’une charrette dans les rues presque désertes.

Virginia Woolf raconte presque constamment en focalisation interne faisant coïncider le passage d’un personnage à un autre avec l’entrecroisement d’itinéraires personnels en un même lieu, comme Regent’s Park, ou en réunissant plusieurs personnes autour d’un même évènement extérieur, comme le passage d’un avion. On entend ainsi tantôt la voix du narrateur tantôt celle d’un personnage. Dans la scène des retrouvailles entre Clarissa et Peter, le point de vue de Clarissa se fond dans celui de Peter Walsh par une technique comparable à celle du champ contre-champ au cinéma. Les pensées d’un personnage, rapportées sous forme de monologue intérieur, passent insensiblement à une conversation entre deux voire plusieurs personnages. Ainsi la voix du narrateur se confond-elle souvent avec celles de ses personnages, soit qu’ils dialoguent, soit qu’il s’agisse de la voix intérieure de la pensée. A l’incipit déjà cité succède sans transition : Car Lucy avait son travail bien défini. Le lecteur ne sait plus qui parle : Mrs Dalloway ou le narrateur ? Par la démultiplication des points de vue, les portraits peuvent être faits par plusieurs personnages à différents moments du roman car Virginia Woolf, en un sens, délègue à chacun d’eux sa propre construction. Avec cette écriture, jamais de coupures, jamais d’interruptions. Toutes les voix, figures visibles ou invisibles, apparitions saisies à l’instant de s’évanouir se dissolvent en un espace narratif unique infiniment. On pense à Marcel Proust qui disait :

C’est la poésie que je veux… je veux la concentration et l’atmosphère, je veux que les mots se fondent l’un dans l’autre, qu’ils fusionnent, qu’ils brillent… je n’ai pas de temps à perdre avec la prose.

Qu’en est-il du narrateur omniscient dans tout cela ? Il existe, discret, assumant la cohésion de l’ensemble du récit. Il reprend ses droits lors de la soirée qui réunit tous les personnages, chef d’orchestre passant de l’un à l’autre, dressant tour à tour le portrait des protagonistes dont il connaît passé et pensées, faisant circuler « la focalisation interne » entre tous.

Le personnage de Clarissa ne séduisit guère les premiers lecteurs du roman. Virginia Woolf elle-même la jugeait trop rigide, trop scintillante, trop voyante mais elle était heureuse.

En décembre (1924), elle commença à taper l’ouvrage à la machine. Elle passait un pinceau mouillé sur le papier, fondant les uns dans les autres des fragments qui avaient été composés séparément, et avaient séché. « Je trouve que c’est le plus réussi de mes romans […] je peux maintenant écrire et réécrire indéfiniment : il n’est pas de plus grand bonheur au monde. » (Sur le roman, Dumas, Dostoievski, Woolf p.8, Pietro Citati, Ed. BNF)

Martine Tourniaire