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C’est moi et ce n’est pas moi

Contexte de l’écriture

Nous sommes à l’été 1927. Colette, 54 ans, passe quelques mois à la Treille Muscate. Elle doit rédiger un roman qu’attend impatiemment son éditeur. Elle est désormais un écrivain reconnu et distancié après sa vie tumultueuse. Divorcée de Henry de Jouvenel, elle a rencontré depuis quelques mois Maurice Goudeket, qui sera son dernier compagnon.

Nous retrouvons dans la Naissance du jour les particularités de l’œuvre de Colette, du moins dans la structure de l’ouvrage. Colette insère des éléments de sa vie personnelle. Elle est la narratrice, parle à la première personne, et les personnages la nomment « Madame Colette ». Certains sont ses amis, tandis que d’autres sont purement imaginaires. La maison provençale qu’elle décrit est la Treille Muscate.

  « Au long du même papier bleuâtre qui sur la table obscure guide en ce moment ma main comme un phosphore, je consignais, incorrigible, quelque chapitre dédié à l’amour, au regret de l’amour (…). Je m’y nommais Renée Néré, ou bien, prémonitoire, j’agençais une Léa. » (p.35).

« Vous avez flairé que dans ce roman le roman n’existait pas » (confidence à un critique, André Billy, avril 1928)

« Imagine-t-on, à me lire, que je fais mon portrait ? Patience, c’est seulement mon modèle»

Elle savoure la Provence : les fleurs, les fruits, les légumes, les vignes, la plage et le bruit des vagues, les couchers de soleil, les nuits étoilées superbes. Elle offre au lecteur avec sensualité le spectacle de la nature qu’elle a sous les yeux.

Régulièrement, elle reçoit des artistes ; peintres, écrivains… Le jeune Vial, notamment, est en admiration devant la femme de lettres. Souhaitant se tenir désormais loin des écueils amoureux, Colette ne répond pas à ses avances et, apprenant que la jeune Hélène est très attachée à Vial, elle fait en sorte de les pousser l’un vers l’autre.

Pour autant, si elle renonce à l’amour, elle ne renonce pas au monde. Elle renonce à un amour qui l’aurait, une fois de plus, menée vers la souffrance.

« J’ai encore des jours et des jours devant moi, je suppose, mais je n’aime plus les gâcher. Timidité dessaisonnée, un peu flétrie et amère, comme tout ce qui demeure suspendu, équivoque, inutile…»

Roman du renoncement

Le véritable sujet du roman de Colette est donc le renoncement à l’amour. Préférant sa sérénité, elle privilégie la réflexion sur sa vie amoureuse, mondaine, sur l’art et la création, sur l’écrivain et son statut, sur la difficulté d’écrire. Elle recherche l’inspiration qui vient enfin, entre le crépuscule et l’aube… Elle évoque sa mère Sido et les liens qui les unissent, sa terre natale, sa passion des animaux. A la Treille Muscate, elle est au calme. La vieillesse est en marche, elle le sent, d’où ce besoin de réfléchir sur elle et de revenir à la source.

« Aucune autre crainte, même celle du ridicule, ne m’arrête d’écrire ces lignes qui seront, j’en cours le risque, publiées. Pourquoi suspendre la course de ma main sur ce papier qui recueille, depuis tant d’années, ce que je sais de moi, ce que j’essaie d’en cacher, ce que j’en invente, ce que j’en devine ? »

Entre roman et journal donc, la préface de Claude Pichois nous en apprend davantage sur le contexte : « Il lui faut écrire le roman du renoncement… Elle écrit donc le poème du renoncement, pour conjurer l’avenir qui la menace et protéger cet amour d’automne qui l’attache à Maurice Goudeket. La naissance du jour fait silence sur cet amour : c’est le gage que ce dernier amour se transformera en amitié tendre, en amitié première et qu’alors le monde – souvent réduit pour elle à un seul être- lui sera de nouveau offert »

« Le frais du soir s’accompagne ici, pour moi, d’un frisson qui ressemble à un rire, d’une robe d’air nouveau sur la peau libre, d’une clémence qui se resserre plus étroitement sur moi à mesure que la nuit se ferme. Si je me fiais à cette mansuétude, cet instant serait mon instant de grandir, de braver, d’oser, de mourir… Mais régulièrement je lui échappe. Grandir. Pour qui ? Oser… qu’oserais-je donc de plus ? »

« Mais, soucis, petites amours d’été, mourez ici en même temps que l’ombre qui cernait ma lampe : un chant outrecuidant de merle, rompant son fil de grosses perles rondes, roule jusqu’à moi. Le parfum des pins, nocturne encore, va se dissoudre au soleil imminent. La belle heure pour aller, dans la mer mal éveillée où chaque foulée de mes jambes nues crève, sur l’eau d’un bleu lourd, une pellicule d’émail rose, quérir la litière d’algues dont je veux protéger le pied des jeunes mandariniers. »

 « Le vent de la danse collait au plafond un voile de fumée qui essayait, à chaque pause, de redescendre, et je me souviens que j’étais contente de ne presque pas penser, d’acquiescer à la musique concassée, au petit vin blanc de l’année qui tiédissait sitôt versé, à la chaleur grandissante, qui s’enrichissait d’odeurs… »

« Des pêches, oubliées dans une coupe, se rappelèrent à moi par leur parfum suri ; l’une d’elles, où je mordis, rouvrit à ma faim et à ma soif le monde matériel, sphérique, bondé de saveurs ; dans peu d’instants le lait bouillant, le café noir, le beurre reposé au fond du puits rempliraient leur office de panacée… »

 « J’entends tinter les bouteilles qu’on rapporte du puit, d’où elles remonteront rafraîchies, pour le dîner de ce soir. L’une flanquera, rose de groseille, le melon vert ; l’autre, un vin de sable trop chaleureux, couleur d’ambre, convient à la salade –tomates, piments, oignons, noyés d’huile- et aux fruits mûrs »

Dominique Mallet