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« Je suis l’intervalle entre ce que je suis et ce que je ne suis pas, entre ce que je rêve et ce que la vie a fait de moi. » Fernando Pessoa, Le livre de l’intranquillité.

Acteurs de la Révolution, de l’Empire et de la Restauration, penseurs du libéralisme et de la diversité culturelle, romanciers novateurs, Germaine et Benjamin ont joué un rôle décisif dans la vie intellectuelle de leur temps. Fille unique d’un couple suisse protestant, Germaine est adorée de son père, riche banquier bientôt ministre. Sa mère lui fait suivre une formation classique tout en l’admettant toute jeune dans son salon parisien. G ouvre son propre salon dès son mariage en 1786. Cultivée  et brillante, elle sait mettre ses interlocuteurs en valeur et susciter des discussions d’actualité littéraires, philosophiques, politiques. Son art consiste à réunir des esprits d’opinions différentes et, bénéficiant de l’aura de son père, elle devient même influente en politique. Elle  souffre cependant d’un besoin maladif d’être aimée et la vie de société est pour elle une nécessité existentielle : « En cherchant la gloire, j’ai toujours espéré qu’elle me ferait aimer ». Après une jeunesse dissipée, Benjamin vit entre la Suisse et Paris où sa personnalité s’affirme en partie grâce à une amitié amoureuse avec Isabelle de Charrière. Vif, spirituel, doué d’un esprit particulièrement clair et logique, il est vite apprécié dans les salons. Il n’en est pas moins tourmenté dans sa vie personnelle : « Avec beaucoup d’esprit sur les idées, j’ai très peu de force… Quelle cruelle chose que l’indécision ! ». Une amitié fidèle perdurera cependant. « … je dois redire que Germaine est la meilleure créature de la terre, mais qu’elle a un tel besoin de mouvement et un tel fond de douleur qu’il m’est impossible de vivre heureux en laissant ma vie dans sa dépendance. » 

Rencontre à Lausanne en 1794. G séduit d’emblée B par sa culture et la grâce de sa conversation. Mais, il faudra plusieurs mois de cour assidue, de connivence intellectuelle et une tentative de suicide de B pour que le lien amoureux se noue. Ils partagent les mêmes opinions dans tous les domaines : politiques, littéraires, religieux. Ils ont épousé les idéaux de 1789, applaudi à l’abolition des privilèges, à l’expression de la volonté générale, aux garanties constitutionnelles, à la liberté d’opinion. Ont-ils été d’emblée conscients des avantages de leur union ? Elle a certes renforcé leur renommée à chacun et aidé la carrière politique de B. Mais, attention aux effets secondaires ! B écrit dans son Journal : « Longue conversation avec Minette. Elle a d’excellentes qualités ! Elle a un caractère si impétueux, un tel besoin d’agitation et de succès, un amour propre tellement nourri par son père ! Il est bien certain que dans notre union je serai toujours la seconde personne, choyée quelquefois, mais toujours subordonnée. ». En regard, G dira de lui: « Un homme qui n’aime que l’impossible ». En dépit des mélodrames et des infidélités, ils ont partagé une vraie passion pendant huit ans. G est Minette, Biondetta, elle fait aussi peser « le joug de l’être le plus impérieux qui soit ». B décrit merveilleusement dans Adolphe ce qu’il a certainement vécu avec elle : « Charme de l’amour, qui pourrait vous peindre ? Cette persuasion que nous avons trouvé l’être que la nature avait destiné pour nous, ce jour subit répandu sur la vie et qui nous semble en expliquer le mystère, … tant de plaisir dans la présence et dans l’absence tant d’espoir, … qui vous éprouva ne saurait vous décrire. » Hélas, les drames surgissent entrecoupés de réconciliations et de demandes en mariage refusées. La rupture est consommée en 1808 par le mariage, après bien des hésitations,  de B avec Charlotte von Hardenberg: « Si je ne me marie pas, je ne passerai jamais aux yeux du public pour n’être plus l’amant de Germaine, et je resterai toujours solidaire de ses imprudences et chargé de ses douleurs. »

La liberté, une obsession partagée. Ecrivains prolixes tous les deux, ils se sont imposés dans la vie politique: G grâce au prestige de son salon, B par son appartenance à plusieurs organes de gouvernement. G est entrée en politique active dès le départ en exil de son père en faisant nommer son amant Narbonne ministre de la guerre en 1791. Généreuse et courageuse, elle facilite l’exode de nombreux amis compromis pendant la Révolution. Plus tard, elle favorise la nomination de B au Tribunat. Dès 1799, elle réunit dans son salon les opposants au despotisme naissant de Bonaparte. Frappée d’exil à plusieurs reprises, elle se réfugie au bord du lac de Genève à Coppet qui devient l’un des grands foyers d’opposition à Napoléon. L’héritage des Lumières et l’interprétation de la Révolution, la liberté, l’économie, le libéralisme, l’Europe, le phénomène religieux sont les grands thèmes de préoccupation. Puis, pendant les Cent jours, B, sollicité par l’empereur dans un souci d’ouverture, participera à la rédaction d’une nouvelle constitution. Sous la Restauration, il sera enfin élu député à plusieurs reprises et deviendra le chef de file de l’opposition libérale de gauche. Il aura même les honneurs de funérailles nationales en décembre 1830. G et B sont les champions d’un libéralisme débutant. Ils rêvent d’une monarchie constitutionnelle à l’anglaise : une assemblée héréditaire pour la stabilité, une assemblée législative élue pour l’amélioration et un pouvoir neutre coordonnateur.

Philosophie. Animés d’une grande curiosité, G et B voyagent et militent pour le partage des idées d’une contrée à l’autre de l’Europe. G dans De l’Allemagne: « Ce qu’il y a de plus important pour la conduite de ce monde, c’est d’apprendre les autres, c’est-à-dire de concevoir tout ce qui les porte à penser et à sentir autrement que nous. » Dans le domaine moral et religieux, tous deux, habitués de la méthode protestante du libre examen, sont convaincus de la possibilité de la perfectibilité humaine. G : « La seule liberté que nous ayons, c’est celle de choisir l’élévation au-dessus de nous-mêmes. ». Ils manifestent une grande méfiance à l’égard des dogmes religieux et militent en faveur de la diversité des cultes.

Littérature. Passionnés par la littérature allemande, ils ont introduits le romantisme dans la littérature française. Tous les ingrédients en sont présents dans leurs romans : sensibilité exacerbée et moi en souffrance, intervention du merveilleux, préséance de l’amour sur les convenances… L’âme y tient la grande place en tant que trace de la divinité en nous, apte à la générosité, à l’enthousiasme, au découragement aussi. Ils se sont beaucoup livrés dans leurs romans. Les héroïnes de G sont des formes idéalisées d’elle-même: suprêmement intelligentes et douées, indépendantes mais résignées, douces et aimantes… Les héros de B sont les acteurs de sa propre vie, lui-même et les femmes qu’il a aimées. L’unique sujet, c’est l’amour, ses bonheurs, ses angoisses, ses paradoxes à l’infini. 

La Renommée ne peut séparer ces deux êtres qui ont tant partagé, tellement clairvoyants  dans leur vie publique, si tourmentés dans l’intimité.  

Catherine Finaz-Piketty, Café Littéraire de Valréas, 3 septembre 2020

Bandeau Exposition Germaine de Staël et Benjamin Constant à la Fondation Martin Bodmer de Genève en 2017