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« Les boucanières » est sans doute le dernier cadeau qu’Edith Wharton s’est offert à elle-même. A 73 ans, comblée d’amitiés et de jardins, ou peut-être parce  qu’elle se sent au bout du chemin, elle décide de mettre enfin son talent au service de ses aspirations profondes : « Le désir d’être aimée et celui de paraître jolie ». Elle va charger Nan, son héroïne, de remplir cette mission.

Annabel, ou Nan lui ressemble comme un double : « pas vraiment  « belle », mais fascinante, avec un charme subtil ». Passionnée et cyclique «  vibrant d’accès d’enthousiasme auxquels succédaient des accès d’embarras glacial et la perte de confiance en soi ».Timide : « avec ses semblables, il lui fallait du temps pour ouvrir son cœur ».  Nantie, elle aussi, d’une mère indifférente et blessante, plus occupée de sa coiffure que de sa petite fille. Devenant amère, à force de rebuffades. Adorant un père superbe, mais souvent absent. Dotée d’une vaste culture éclectique, comme celle qu’Edith s’est forgée en dévorant dans le désordre les ouvrages de la bibliothèque de son père. Et fascinée par les lieux, les monuments, témoins d’un riche passé.

Edith pousse même la ressemblance en faisant de son héroïne une presque athée « proche des nobles païens fermés aux subtilités de la religion », et à préciser leur ressemblance physique « le teint pâle, le nez un peu trop court….une chevelure où se mêlaient le brun et le blond »

Comme Edith, Nan est née et a grandi dans un milieu terriblement conformiste. La mère de Nan est une caricature d’Américaine obsédée par son image sociale. Et quand elle épouse un duc, pair d’Angleterre, c’est à un autre conformisme, encore plus puissant, qu’elle se heurte « Les devoirs de l’épouse d’un duc s’imposaient aussi clairement que les dix commandements. Elle avait, entre autres, à donner au moins deux fils à son mari, et si dans l’accomplissement de ce devoir, des filles se glissaient sans y être invitées, il convenait de les accueillir avec les sentiments maternels appropriés et de veiller à ce qu’elles fussent convenablement vêtues et éduquées », explique la duchesse douairière, sa belle-mère.

Comme Edith, Annabel va faire un mariage voué à l’échec. Edith Wharton est féroce avec le mari, exutoire peut-être à ses propres rancoeurs. Elle en fait un pantin dans les mains de sa mère, un homme falot, qui ne s’intéresse qu’à ses pendules et à ses chiens, mais aussi totalement imbu de la grandeur de son rang. Et, bien sûr, incapable de laisser librement s’épanouir sa très jeune et très vivante épouse. Jusqu’au moment où celle-ci, dans un moment de révolte contre un ordre cruel et stupide de son mari, se sauve à cheval dans la campagne, il y a de l’orage, elle fait une chute et perd l’enfant qu’elle porte. Comme Edith, elle n’aura pas d’enfant de son mari.

Mais, au contraire d‘Edith, elle rencontrera un véritable amour partagé, un gentleman, beau, cultivé, intelligent, bref le prince charmant. Les scènes de rencontre, les moments où ils s’avouent, à mots très couverts, qu’ils s’aiment sont assez plates et banales, comme si Edith, par ailleurs si juste et si caustique,  ne réussissait pas à investir le champ de l’élégie sentimentale. Par contre, elle sait placer des obstacles aux histoires d’amour : Nan est mariée et lui un homme d’honneur, qui ne détourne pas l’épouse d’un autre, d’autant que le duc, le mari de Nan, est aussi le suzerain de Guy Thwarte, le bien aimé de Nan. 

Mais Edith a décidé cette fois que son héroïne avait le droit d’être heureuse, elle lui fait cadeau d’une bonne fée, une gouvernante magicienne…ou presque, sorte de Mary Poppins, qui va guider Nan, à travers les écueils,  vers la vie de femme aimée dont Edith a toujours rêvé.

Cette Miss Testavalley me semble complètement atypique dans la galaxie des personnages d’Edith Wharton : pauvre, ce n’est qu’une gouvernante, mais sans se sentir le moins du monde impressionnée par ses riches employeurs car elle est d’une autre trempe, petite fille d’un des chefs du Risorgimento, en outre écrivain célèbre, elle est aussi la cousine de Dante Gabriel Rosseti.  Elle appartient au monde des artistes et des intellectuels, le gratin du gratin dans l’échelle de valeur d’Edith. Tout de suite elle est touchée et séduite par sa jeune élève, et mettra en œuvre toute son habileté, ses relations et sa connaissance des codes de l’aristocratie anglaise pour la protéger. Accueillie délicieusement par la troupe charmante des boucanières, Nan et ses amies, elle se prend d’affection pour ces filles audacieuses. Et quand l’une d’elles, la première à s’accaparer un noble anglais, part vivre à Londres,  elle suggèrera à la mère de Nan d’emmener ses filles en Angleterre, « où la beauté des jeunes filles et la fortune de leur père leur ouvrira bien des portes. » 

Bien qu’elle en prévoie tout de suite l’échec, elle ne pourra empêcher le mariage de sa protégée avec le duc de Tintagel (mais il faut que Nan, comme Edith traverse l’épreuve d’un mariage catastrophe), et lorsque le duc, à la suite  d’une dénonciation calomnieuse, veut enfermer  sa femme, et que Nan réussit à s’enfuir, c’est Miss Testavalley qui l’accueille, la cache, mobilise les boucanières pour aider Nan, et l’accompagne à la gare où elle rejoint l’homme aimé, avec lequel elle va partir pour Paris, puis pour la Grèce, le pays rêvé d’Edith.

La dernière scène du roman voit Miss Testavalley repartir de la gare brandissant en avant son parapluie roulé, telle « une guerrière levant haut son sabre ». Marie Poppins et son parapluie magique. 

Catherine Missonnier

Café Littéraire de Valréas

30 septembre 2021